COGITO ERGO SUM
lui écrivait : « Pour vous parler naïvement, je tiens fermement, qu'après les hérétiques, il n'y a gens au monde qui aient plus corrompu la théologie que ces clabaudeurs des écoles que vous connaissez... Ce qui me fait admirer grandement la merveille que Dieu fait de maintenir son Épouse hors d'erreurs. Je voudrois pouvoir vous en parler à fond, mais nous aurions besoin de plusieurs semaines, et peut-être mois... Tant est-ce que j'ose dire ai^oir découvert^ par des principes immobiles, que quand les écoles discuteroient jusqu'au bout du jugement..., elles ne f croient autre chose que s'égarer davantage (1). »
Ne dirait-on pas que l'on entend parler Descartes? Ainsi, ces hommes de grand esprit, aux abords de la vieille université poitevine, se parlaient entre eux. Nouveauté, indépendance, raison, bon sens, horreur du pédantisme et de l'autorité livresque, tel est le climat qui, à certaines époques et par dégoût des vieilles routines, se met à régner en France, sous toutes les latitudes. Il paraît avoir été, à cette date exacte et décisive, celui qui animait nos jeunes péripatéticiens. Comme contre-partie, ils s'exposaient, sans doute, à l'horrible acharnement de la querelle provinciale : « Il y avait à Poitiers, dit le Père Rapin, dans son Histoire du Jansénisme (Page 69), des gens d'école et d'université auxquels les Jésuites donnaient de l'ombrage; il y en avait d'autres qui, par bizarrerie, donnaient dans des sentiments écartés; il y en avait de sombres et mélancoliques. »
Descartes, élève des Jésuites de La Flèche, étudiant en droit à Poitiers, n'était assurément pas dans l'ignorance de cette envolée des esprits qui tournaient autour de lui, tandis que son esprit solitaire couvait déjà son instinctive révolte (2). Il ruminait sa fameuse formule : Cogito, ergo sum. Qui sait? Peut-être avait-il entendu ces fervents augustiniens, Jansénius ou Saint-Cyran, la
(1) Lettre de Jansénius à Saint-Cyran; voir l'ensemble du texte dans l'abbé Bremond, Sentiment religieux, tome IV, page 122.
(2) M. A. Chevalier, le plus récent auteur qui ait étudié la vie de Descartes, dit, en parlant du séjour à Poitiers entre 1615 et 1618 : « C'est durant cette période de sa vie, entre dix-sept et vingt-quatre ans, que se forma son esprit, qu'il entra en possession de sa méthode scientifique, ainsi qu'une lecture attentive du Discours en fait foi. » {Descartes, page 37.) Voir, sur « le désappointement éprouvé par Descartes », le livi;e de M. J. Sirven, les Années d'appren tissage de Descartes, Albi, 1928, in-8, pages 52 et suivantes.
lUCIIELIEU. — T. VI. 12