NUITS ILLUMINÉES
citant et la ressassant d'après le traité du Libre arbitre du maître d'Hippone, où elle se trouve. Descartes, en tout cas, a reconnu par la suite qu'il s'était rencontré avec saint Augustin, et il dit « qu'il en fut bien aise (1) ». Le jeune philosophe, réveillé de son rêve, sait bien qu'il n'arrivera pas à saisir toute sa pensée dans le tumulte de ces discuteurs. Il lui faut la solitude; il s'enfuit jusqu'en Hollande... Mais c'est en novembre 1619 (remarquez la date, 1619), quand il venait à peine de quitter la France, qu'il eut son fameux rêve où il entrevit la loi du principe divin dans l'ordre universel. Or c'est à la même date, en 1619-1620, que Jansénius, plongé, pour la première fois, dans la lecture de saint Augustin, écrit : « Je suis merveilleusement porté à étudier à ma fantaisie »; et il ajoute « qu'il est décidé ne pas faire Vâne toute sa vie », entendant par là qu'il en a assez de rabâcher les manuels et les rudiments des maîtres universitaires.
Richelieu et Saint- Gyran.
Tandis qu'à Poitiers Jansénius écrivait les lignes déjà citées et qui déclaraient si nettement sa rupture avec les « scolastiques » (« Je ne veux pas faire l'âne toute ma vie »); tandis que Descartes avait, à Poitiers, le rêve où lui était suggérée la révolution intellectuelle qui était une même rupture avec le même passé, toujours en 1620 et toujours à Poitiers, Duvergier de Hauranne, qui avait été nommé abbé de Saint-Cyran par M. de La Rocheposay, écrivait à Arnauld une lettre où se trouvaient tracées les grandes lignes de sa future activité religieuse et sociale : « Ce onzième d'août, entre dix et onze heures de nuit... (comparez le rêve de Descartes et, plus tard, le rêve de Pascal.) ...Les grands sont si peu capables de m'éblouir que, si j'avois trois royaumes, je les leur donnerois à condition qu'ils s'obligeroient à en recevoir de moi un quatrième dans lequel je voudrois régner avec eux; car je n'ai pas moins un esprit de principauté que les plus grands potentats du monde... Si nos naissances sont différentes, nos courages peuvent être égaux, et il n'y a rien d'incompatible que. Dieu ayant proposé un royaume
(1) Voir sur cette question de « l'Augustinianisme » de Descartes, la page 214 de l'excellent livre, le Descartes de M. J. Chevalier; Pion, 1921, in-12.