LE PLUS SAVANT HOMME DE L'EUROPE
par rintermédiaire de Bérulle, les fonctions d'aumônier et de confesseur d'Henriette-Marie, fille d'Henri IV, devenue reine d'Angleterre. Rien de plus honorable et de plus utile. Les affaires d'Angleterre allaient devenir l'une des plus hautes préoccupations de la politique française et de la religion en Europe. Saint-Cyran ne se laissa pas séduire. Lancelot a raconté que Richelieu vit Saint- Cyran à cette occasion et ne lui témoigna nul mécontentement de sa décision. H l'aurait reconduit à travers les salles, disant à haute voix : « Messieurs, vous voyez là le plus savant homme de l'Europe! » On dit aussi que le cardinal ministre fit offrir à l'abbé plusieurs évêchés, en particulier l'évèché, de Rayonne (1).
Ne ressort-il pas de tout cela qu'il y eut, chez l'abbé, de la surprise, de la gêne, en voyant que cet évêque de Luçon, avec sa figure pointue et sa nature sèche, avait réussi à dominer les « Principautés », réalisant ainsi, en pleine jeunesse, le rêve que lui-même avait caressé alors qu'ils déambulaient ensemble, dans la familiarité de l'évèché de Poitiers? Qui pourra jamais peser le poids mort qu'une carrière comme celle de Richelieu traîne après elle, et qui s'attache à elle, comme suite de ses débuts modestes et mal compris? A l'essor, la politique divisa ces puissants oiseaux sortis du même nid. Richelieu planait, mais n'oubliait pas, et on n'oubliait pas.
Rupture avec Saint-Cyrem.
Le premier point de rupture entre les deux hommes, les deux amis, semble remonter à la crise qui eut lieu lors de la maladie du Roi à Lyon, en 1630 (2). La question du Chapelet du Saint-
(1) Voir, sur ces pQJnts, Abbé de La Ferrière, Étude sur Saint-Cyran, page 63. Il convient de citer aussi, pour ce qu'elle vaut, V Historiette de Tallemant des Réaux : « Le cardinal de Richelieu avoit dessein de faire une conférence pour engager les pasteurs protestants à se rallier au catholicisme. En cette intention, il jette les yeux sur l'abbé de Saint-Cyran, homme de grande réputation et de grande probité, pour le faire chef des docteurs. Saint-Cyran lui dit qu'il lui avoit fait beaucoup d'honneur de le croire digne d'être à la tête de tant d'habiles gens, mais qu'il étoit obligé en- conscience de lui dire que ce n'étoit point la voie du Saint-Esprit, que c'étoit plutôt la voie de la chair et du sang (l'argent) et qu'il ne falloit convertir les hérétiques que par les bons exemples qu'on leur donnera. Le cardinal ne goûta nullement cette remontrance, et ce fut la véritable cause delà prison de Saint-Cyran. «Historiettes. Édition Techener, tome I, page 417.
(2) Voir Histoire de Richelieu, tome IH, pages 243 et suivantes.