LA PENSÉE DE RICHELIEU ET LE GÉME DU SIÈCLE
règne, sont dévoyés du chemin de leur salut. Mais, comme l'homme est raisonnable de nature, les princes sont censés avoir, en ce point, satisfait à leurs obligations, s'ils pratiquent tous les moyens raisonnables pour arriver à une si bonne fin... » (Et ici on peut penser à Louis XIV qui crut devoir recourir à la contrainte en révoquant l'Édit de Nantes.)
Cet appel si net à la raison amorce, pour ainsi dire, le chapitre suivant où l'autorité de la raison est mise en sa pleine valeur : « La raison doit être la règle de la conduite d'un Etat. La lumière naturelle fait connaître à un chacun que Vhomme ayant été fait raisonnable, il ne doit rien faire que par raison, puisque autrement il seroit contre sa nature et par conséquent contre Celui même qui en est l'auteur... »
Au moment où ces lignes sont écrites, Descartes écrit le Discours de la Méthode, Corneille fait jouer le Cid. La pensée du ministre allait du même pas que le génie du siècle.
Le siècle était en marche. La France, comme il est arrivé souvent au cours de son histoire, reprenait, par une volonté spontanée, ce sens de la mesure qui lui est si naturel, et cela au lendemain d'une de ces crises d'égarement idéaliste qui lui sont propres également. Ce peuple qui, durant une période de vingt années, avait lâché la bride à toutes ses passions, qui s'était abandonné à tous ses caprices, qui avait voulu, si j'ose dire, toucher à tout, goûter à tout; ce peuple qui s'était rué vers une liberté dont il n'était pas capable, qui avait introduit dans ses querelles intestines un étranger détesté, ce peuple se rassied soudain. Après tant de fantaisies, de folies et d'à-coups, il reprend un aspect grave, raisonnable, bourgeois. Il se range et même avec une nuance d'exagération. Désormais, il est tout à la raison, à la pondération, au sens commun, à l'ordre (1).
Or, le fils des Richelieu et des La Porte avait précisément, dans son enfance poitevine, respiré cette atmosphère du siècle nouveau; éyêque de Luçon, il s'en était rempli les poumons dans les conciliabules de Notre-Dame de Poitiers, et il l'avait senti souffler, venant du pays tout entier, aux États généraux de 1614.
(1) Voir Gabriel Hanotaux, Théorie du Gallicanisme, dans Les Chemins de l'Histoire, tome I, page 153.
RICHELIEU. — T. YI. 13