L'ÉDIT ROYAL DE 1630
qui frappait tous les biens de mainmorte dans le pays. Entre légistes et ecclésiastiques, la querelle ne s'apaisa jamais et elle n'aboutit même pas à l'une de ces transactions, acceptées de part et d'autre, où les thèses contraires se rapprochent et s'accordent dans le silence.
Le Clergé, ordre privilégié, entendait ne contribuer au service de l'État que par des dons volontaires : mais, dans les circonstances extraodinaires, et notamment en cas de guerre nationale, la Royauté réclamait dos paiements exceptionnels et, au besoin, les imposait.
Comme la France était en guerre avec la maison d'Espagne- Autriche et, qu'en 1635-1636, la prise de Corbie l'avait exposée à un péril vital, Bullion, ministre des Finances, invoqua, selon la tradition, l'exercice du droit royal : « Le Roi, comme souverain sur tous ses sujets, écrivait le financier, a droit de faire contribuer tous les ordres du Royaume aux dépenses de la guerre. Suivant laquelle maxime, la noblesse, les officiers et le reste du Tiers-État ont supporté de grandes dépenses et d'extraordinaires levées, tandis que le Clergé a été épargné... Comme aîné, il doit contribuer plus puissamment; à quoi il est d'autant plus obligé que les biens immenses qu'il possède procèdent de la Couronne et des gratifications de nos Rois, et que leur particulière conservation dépend de la sûreté générale du Royaume... »,
Sans entrer dans des détails, perdus dans le maquis de la procédure, disons seulement qu'un édit royal de 1639 fit observer qu'on avait négligé de percevoir le droit d'amortissement à des époques plus heureuses. Il demandait au Clergé un concours de cinq à six miUions de livres (1). Ce chiffre, auquel on s'arrêtait après de longues discussions, paraissait des plus raisonnables au Roi aussi bien qu'au cardinal : le droit d'amortissement étant légal, on eût pu exiger des sommes beaucoup plus élevées. En un mot, on transigeait, ce qui permettait au cardinal d'écrire dans son Testament politique adressé à Louis XIII : « La guerre a été soutenue depuis cinq années, sans prendre les gages des
(1) Voir ci-dessus, page .^0.
'.'06 l.A THÈSE DE RICHER
sait au Pape une autorité quelconque sur le temporel du roi de France. Le débat se perpétuait surtout parce que la France, n'avait pas accepté ou avait accepté de façon mitigée les décisions du concile de Trente. C'est le heurt d'idées que nous avons déjà vu se "produire lors de la publication du livre de Sanctarellus.
Une violente polémique s'engagea lorsque parut le livre de Richer. La Sorbonne, le Parlement, l'opinion y prirent part ainsi qu'une nuée de libellistes qui ne manquaient pas de s'abattre sur telles matières à discussion en ces temps que nous croyions condamnés au silence par l'absolutisme royal (1). Cette polémique fut encore envenimée, en 1639, par le traité de Dupuy sur les Libertés de VÉglise gallicane et, en 1641, par l'ouvrage du grand doctrinaire, Pierre Marca, sur la Concorde du Sacerdoce et de VEmpire, paru en 1641. Pour nous rendre compte de la difficulté en. présence de laquelle ces discussions mettaient la Couronne et ses conseillers, il faut bien réfléchir à ceci : la France entendait rester catholique et, par conséquent, attachée à Rome et au Souverain Pontife, mais, d'autre part, elle était résolue à garder son indépendance nationale et sa pleine autonomie politique à l'égard des puissances, même catholiques, qui prétendaient exercer sur Rome une autorité exclusive. N'avait-on pas vu, au moment où les haines religieuses avaient fait du territoire français leur champ de bataille, l'invasion espagnole pénétrer jusqu'à Paris et réclamer, comme condition de la paix et gage de leur domination, un changement de dynastie? N'avait-on pas vu le Pape se prononcer contre l'accession au trône de l'héritier salique, le Bourbon? N'avait-on pas vu, alors, se dresser contre Rome, dès l'année 1589, trois ans avant la conversion de Henri IV, près de cent évêques français? De telle sorte que l'avènement de la nouvelle dynastie n'avait pu se réaliser que par le fait
(1) Il n'est pas sans intérêt de faire observer que la liberté de la presse, sur les sujets les plus délicats au point de vue religieux et même politique, était alTirmée, proclamée, vantée comme remontant à Henri IV lui-même. Bérulle écrivait, en publiant son Traité des Énergumènes : « Le droit de traiter cette question ne me sera pas dénié en cette baison de liberté, fraîchement établie en la France, pays libre s'il y en eut oncques, puisqu'un ancien (Tacite) a dit : In cUitate libéra, libérant esse linguam opportere. » — Traité des Ënerganiènes, Préface, page 8.
ENCERCLEMENT GERMANO-ESPAGNOL -^u?
de cette énergie épiscopale et gallicane, s'appuyant sur le droit traditionnel de la France.
La question avait-elle été réglée par l'avènement de la dynastie à laquelle s'était ralliée l'unanimité de la nation? Nullement. Le parti catholique européen n'avait pas renoncé à maintenir la doctrine ultramontaine en ce qui concernait l'autorité du Saint- Siège sur le temporel des souverains. Après la mort du roi Henri sous le poignard de Ravaillac, l'italienne Marie de Médicis étant devenue régente, cette môme revendication s'était développée, à Rome, avec la plus dangereuse recrudescence. Les Ordres religieux nouveaux, chargés spécialement, depuis le concile de Trente, de la défense des droits du Saint-Siège, avaient inauguré, en Europe, deux modes d'action adaptés plus efficacement aux nécessités nouvelles : d'une part, un grand effort pour saisir l'influence directe sur les princes et les élites en s'approchant de leur conscience par le confessionnal; d'autre part, le déploiement extraordinaire, auprès des masses, d'une campagne de prédications, de publications, et surtout la mainmise sur l'enseignement. Henri IV, maître de lui et victorieux, ne s'était pas opposé à cette double activité qui, l'autorité royale étant reconquise, pouvait devenir un double bienfait; mais, après sa mort, le pouvoir s'était trouvé momentanément affaibli dans le Royaume en même temps que la puissance française en Europe.
Dans la Valteline, à Mantoue, en Lorraine, sur les frontières allemandes, espagnoles, italiennes, partout on se heurtait à des prétentions et même à des offensives menées en pleine paix; partout ces revendications se réclamaient des intérêts catholiques et de la politique pontificale. Sur toutes les frontières du Royaume, on travaillait à cet encerclement germano-espagnol qui sera toujours le péril majeur pour la France.
. La guerre, qui avait tenu la France sous le couteau quarante années, au temps des Valois, fils de Catherine de Médicis, jusqu'aux victoires de Henri IV, éclate de nouveau. De même n'avons-nous pas vu, de nos jours, les survivants de 1870 assister à la guerre de 1914 et les survivants de 1914 à la guerre de 1940?
Dans un siècle comme dans l'autre, ils revoient ce qu'ils ont vu :