‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 181 sur 367 · PRESSION DE L'ESPAGNE ET DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

PRESSION DE L'ESPAGNE ET DE L'EMPIRE

Lorraine à venir à Rome, où il sera le bienvenu, et, en décembre 1634, Mazarin est envoyé à Paris expressément pour demander la restitution du duché de Lorraine occupé par le Roi. Le Pape prend donc position contre la France dans cette question nationale et dans cette affaire intéressant l'honneur du Roi. Malgré les sentiments favorables que l'on a à Paris pour Mazarin, aux instances de celui-ci, le Roi et son ministre répondent « qu'ils ne peuvent avoir la moindre confiance dans les princes lorrains. S'ils ont moins à se plaindre du duc François que du duc Charles, ils n'ont rien oublié ■: le duc François, qui s'est en quelque sorte substitué à son aîné, leur a manqué très gravement en favorisant l'évasion de la princesse Marguerite (1), la prétendue épouse de Monsieur. A aucun prix le cardinal ne veut entendre parler de la restitution de la Lorraine ; il déclare brutalement à Mazarin que, s'il n'a pas d'autre expédient à proposer, il est inutile de poursuivre la conversation ; il finit même par se répandre en plaintes violentes contre le Saint-Siège (2).

Peut-on dire en vérité que le Pape ne garde pas sa pleine indépendance à l'égard de la France et que l'Espagne et l'Empire n'aient pas gardé à Rome une influence qui pèse jusqu'à l'engager contre la France, dans une affaire délicate ?

Mais un drame d'une plus haute portée encore secoue formidablement l'Europe entière : c'est la lutte que nous appellerons aujourd'hui idéologique^ — le conflit des religions qui depuis Luther a brisé l'unité chrétienne : cet antagonisme des âmes après avoir donné naissance aux guerres de religion, subsiste entre peuples du nord et peuples du sud; les Pays-Bas sont en révolte protestante contre la catholique Espagne; de la Suède, Gustave-Adolphe est descendu sur l'Allemagne et s'est mis en marche sur Vienne, pour détruire ce qui reste de l'Empire romain. Vienne est liée étroitement à Madrid, tout l'Empire de Charles-Quint reste uni en ses chefs; par l'héritage de Bourgogne, il domine le Rhin, par conquête ou influence il domine l'Italie, et ainsi il entoure la France, qui a étabh sa paix religieuse entre ces deux parenthèses du concordat

(1) Voir ci-dessus, tome V, pages 12-13.

(2) A. Léman, Urbain VIII et la RUalité citant la lettre de Mazarin adressée au Pape.

f21S LA FRANGE ISOLÉE ET TOLÉRANTE

de François I^'" et de l'édit de Nantes. Mais cette P>ance isolée et tolérante est menacée sur toutes ses frontières. L'édifice branlant, mais inquiétant d'une domination universelle est penché sur elle et les ambitions espagnoles qui se sont rendues maîtresses de Paris par l'alliance des Guise-Lorraine au temps de la Ligue, sont pour elle une perpétuelle obsession; le patriotisme français est en alerte dès que le nom d'Espagne est prononcé. Quand donc se révélera l'homme, l'héritier du Roi assassiné, qui sera capable de libérer la France de ce cauchemar? Richelieu, à peine arrivé aux affaires, est sacré tel. Lisons cette lettre qui lui est adressée, le 15 décembre 1625 par un homme qui est plus que nul autre l'écho de l'opinion, et qui n'est pas suspect, car on eût voulu l'opposer un jour à l'évêque de Luçon. Il s'agit du fameux Guez de Balzac; Balzac écrit à ce cardinal à peine arrivé au ministère : « Ce sera de votre temps, Monseigneur, que les peuples opprimés viendront, du bout du monde, chercher la protection de cette Couronne, que, par votre moyen, nos alliés se racquitteront de leurs pertes, et que les Espagnols ne seront pas les conquérants, mais que nous serons les libérateurs de toute la terre. Ce sera de votre temps que le Saint Siège aura les opinions libres, que les inspirations du Saint-Esprit ne seront plus com.battues par l'artifice de nos ennemis (on était en pleine paix) et qu'il s'élèvera des ouvrages dignes de l'ancienne Italie pour défendre la cause commune (1). » « Nos ennemis », voilà bien cette grande peur française.

Mais les Espagnols la motivent-ils donc? Il faut le reconnaître : tout les tente, tout les aveugle : la grandeur de leur empire sur lequel ne se couche pas le soleil, la richesse des galions, la valeur des soldats, les grandes amitiés religieuses, politiques, le goût de l'invention, — la folie de Don Quichotte, l'héroïsme de Lépante et le cœur du Cid. Tels sont leurs mobiles, les ressorts de leur impulsion conquérante et puis leurs ambitions. Les territoires, les titres sont tellement enchevêtrés, disputés, obscurs, dans cette Europe agitée qu'il n'y a pas une motte de terre qui ne puisse soulever un de ces problèmes de la vassalité, une de ces compétitions de la

(1) Les affaires qui sont aujourd''hui entre 1rs maisons de France et d'Autriche, 1648, à la Sphère, page 33().

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