LONGANIMITÉ DU SOUVERAIN PONTIFE
En France, la blessure causée par le double échec sur la question de préséance entre les deux Couronnes et par l'affront sanglant de Texcommunication, finit par se guérir, mais non sans lenteur et sans un reste d'aigreur. On n'ignorait rien de la longue insistance de l'empereur Ferdinand et de ses représentants (1) pour satisfaire les princes protestants, pas plus que des calculs de l'Espagne pour s'assurer, le cas échéant, en France, en Angleterre et ailleurs, les alliances protestantes. Répondant aux accusations portées contre Henri IV au sujet du rapprochement avec les protestants de Hollande, le cardinal d'Ossat, dont on connaît la modération, écrivait de Rome au Roi, le 16 janvier 1596 : « Au demeurant Sa Majesté ne doit faire difficulté d'employer, dans cette guerre si juste, toutes sortes de gens pour défendre sa personne et son Royaume; et de penser autrement seroit non seulement simplicité en matière d'État, mais encore superstition en matière de conscience, puisque les théologiens les plus scrupuleux qui ont écrit des cas de conscience, tiennent qu'un prince chrétien, en guerre juste, et en cas de nécessité, peut licitement et sans péché, s'aider, pour se défendre, du secours des infidèles (2). »
De quoi s'agissait-il en somme? De la paix européenne, de l'indépendance, de la France, en un mot de la politique des États. L'État était devenu, non contre l'Église, mais hors de l'Église, la grande force sociale. Rome elle-même n'avait pu échapper à la tentation de s'établir en État avec toutes les conséquences. Pouvait-on demander aux États de décréter leur propre ruine et de faire retomber le monde dans l'anarchie d'où ils l'avaient tiré? Les États avaient le droit à la vie. La France, qui avait été la première nation capable de concevoir et d'établir son unité, et à cause de cela, entourée d'adversaires qui, par la jonction de l'Espagne, de l'Autriche et de l'héritage de Bourgogne, l'enserraient dans un cercle d'airain, avait confirmé, au cours de cette grave crise, son indépendance matérielle, morale et religieuse par l'avènement des Bourbons. Elle la maintenait, en face de l'Empire et de l'Espagne, par la déclaration
(1) Voir en particulier Fra Paolo Sarpi, Histoire du Concile de Trente, édition Blaeu, Amsterdam, in-40, 1713, page 504.
(2) Lettres. Tome II, page 4.