‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 212 sur 367 · NOMBREUX DIALECTES · texte numérisé non relu

NOMBREUX DIALECTES

depuis, mais non sans laisser quelque infiltration dans les langues survivantes. On constatait, sans plus, l'existence, dans le pays, de nombreux « dialectes », le provençal, le gascon, le basque, le bourguignon, le bas breton, le picard, le français.

On avait aussi recueilli, dans l'administration, dans les écoles, dans les familles mêmes, une certaine recherche sur les moyens de rapprocher et de cimenter en une langue maîtresse ces éléments divers (1). Mais le travail avait quelque chose d'obscur et de machinal; il se poursuivait dans une sorte d'inconscience, donnant d'ailleurs, malgré tant de lenteurs, de contradictions, d'incertitudes, d'incompréhensions mutuelles, des résultats appréciables. En somme, le manque d'une langue dominante était un sérieux empêchement à l'unité de la pensée, à l'unité de discipline, à l'unité dans l'art de convaincre, c'est-à-dire dans l'art social par excellence. La France en était encore à bégayer, alors qu'elle avait fait les plus grands efforts pour se guérir, par sa propre volonté, de ce défaut enfantin.

Rappelons cependant quelque chose de ce travail séculaire et des résultats obtenus, ne serait-ce que pour faire mieux comprendre le sentiment profond qui n'était pas seulement répandu parmi les élites, et qui, — véritable instinct national, — s'acharnait sans trêve et sans recul, dans tout le pays, à dénouer la langue et les lèvres.

Au moyen âge et jusqu'à la veille des temps modernes, il y eut, en France, plus de dix façons de dire et d'écrire le mot de Dieu : Deu, Déu^ Diou, Dicon, Dé, Diex, Dié, Due et Dieu. Le soleil recevait plus d'appellations encore : sol, solhelh, souleï, souré, soulé, souley, souleio, souleu, soleihe, solail, solaux, soleus, solez, soulaus, soulens, souleuz, soulouz, slot et soleil; l'eau se nommait, selon les pays : aigua, eg, aïaguo, aïgo, eve, eive, âge, aïe, iau, aucie, eau.

(1) Ce travail de « cimentage » est admirablement dépeintdans ces vers de J.-A. de Baïf cités par Frémy dans son livre sur les premières académies, page 9, note :

... Là, près de Toussaint qui enseigne le grec, Là, quatre ans je passai façonnant mon ramage De grec et de latin et de divers langage (Picard, parisien, tourangeau, poitevin, Normand et champenois) mellay mon angevin.

To'Z « ACADÉMIES DE BIEN DIRE »

La confusion des langues était telle qu'il avait fallu un miracle pour qu'un clerc reçût, par une inspiration soudaine, la révélation de la langue française, alors qu'il ne connaissait que le dialecte de son enfance. Le récit authentique de ce « miracle Notre-Dame » est plus démonstratif que n'importe quel ouvrage de science linguistique :

Bien vous puis de celui tant dire Qu'il ne savoit chanter ni lire, En romancier, chartre ni brief, Ne ni savoit longue ne brief.

Une messe sans plus savoit, Salve sancta parens, qu'avoit Aprise d'enfance et d'usage.

N'en karesme, ne en charnage, Ne Pentecoste, ne Noël; Cestoit tous jors tous ses efforts Et par les vifs et par les morts (1).

Ce ramage était encore en usage au xv^ siècle; toujours la langue qu'avait parlée et écrite le grand-père de Richelieu, peut-être même, en son enfance, son père, le prévôt de l'hôtel. A peine commençaiton à se servir d'une langue plus débrouillée, celle de Villon, celle de Marot et de Rabelais.

On veillait partout, on travaillait partout. Pas un centre un peu important qui n'eût ses réunions, ses assemblées, ses conseils, ses « jeux floraux », ses « tournois » de grammaire, on disait même ses « académies de bien-dire »; tels les groupes qui ont été étudiés par Paul Meyer, dans son ouvrage sur La Manière de langage qui enseigne à parler et à écrire le français au xvi^ siècle (1873). L'hon-

(1) Extrait d'un manuscrit, Les Miracles Nostre-Dame, de la bibliothèque de Notre- Dame de Soissons, cité par Gabriel Peignot, dans Essai sur l'origine de la langue française, Dijon, 1635, page 65. ■ — Voici l'indispensable traduction : « Je puis bien vous dire de celui-ci qu'il ne savait chanter ni lire en roman, ni charte ni bref, et ne savait ni longue ni brève. 11 ne savoit qu'une messe, et c'était Salve sancta parens, qu'il avait apprise d'enfance et d'usage. Ni en carême ni hors carême, ni à la Pentecôte, ni à Noël, il ne chantait autre me.sse. C'était tout, soit pour les vivants, soit pour les morts. »

Il fallut donc un miracle de la sainte Vierge pour que cet ignorant sût dire et chanter selon les procédés instinctifs qui déforment les langues antérieures et donnèrent naissance aux langues romanes, en remontant au fameux " Serment de Strasbourg ». 11 faut aussi relire, avec une véritable admiration, les chapitres vi et vu de VHistoire de la Poésie provençale de Fauriel, 1846, in-8°, tome I, pages 182 et suivantes.

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