‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 215 sur 367 · DEUX CENTS ANS DE PEDANT ISME · texte numérisé non relu

DEUX CENTS ANS DE PEDANT ISME

voie de gagner le monde comme l'art gothique, opus francigenum.

Mais, par une fatalité que notre histoire a subie à diverses reprises, la recherche trop intense d'une plus haute ascension, coïncidant avec les efforts épuisants des guerres de l'indépendance et de l'unité, produisirent des lassitudes et des égarements qui empêchèrent de réaliser le rêve, trop audacieux peut-être. En cette crise, le mieux fut l'ennemi du bien. On vit naître un premier humanisme, l'humanisme bâtard du moyen âge. Les « gens à latin », pour parler comme Jean Gerson, se séparèrent du populaire et demandèrent à l'antiquité une philosophie, une doctrine, un idéal, un goût où ils ne pouvaient atteindre : ils se lancèrent dans l'incroyable entreprise de marier la loi du Christ avec la philosophie d'Aristote. Cet Aristote!.. Il en résulta deux cents ans de pédantisme, d'incohérence, d'erreurs, de vagabondages, avec quelques réussites sans lendemains. On avait Joinville, Froissart, Commines, Villon, et l'on cherchait quelque chose de nouveau, de raffiné, dans une ligne moins pédestre, — disons, plus livresque, — la fable, la mythologie, l'astrologie, l'allégorie, parmi les grâces fanées de l'herbier classique : le Roman de la Rose, mon Dieu!...

Les gens « sans latin » n'y comprenaient rien. La langue qu'on appelait vulgaire n'avait pas à se charger d'un tel bagage; elle ne put que s'en tenir à sa simplicité. Chacun de son côté! On se sépara. Le travail de l'unité intellectuelle resta en suspens.

La vie publique était, d'ailleurs, elle-même, un déchirement, une absolue dislocation : les ambitions des branches cadettes, Plantagenet, Bourgogne, Bretagne, Bourbon, mettaient le pays en miettes par d'infinies guerres larvées, sans merci et sans trêve. Après la dissolution des forces nationales, ce furent les invasions par toutes les frontières; finalement, la conquête : l'Anglais à Paris!

Le clergé, qui ne parlait plus que latin, qui prêchait en latin, qui catéchisait en latin, n'avait plus de contact intime avec le peuple. Le peuple lui échappait; et il accusait le peuple de retourner à ses antiques superstitions. Ce fut le procès de condamnation de Jeanne d'Arc, procès qui eut, d'ailleurs, pour miraculeux effet de juger les juges et de les condamner en ravivant le sens national. Par la grâce de Dieu, le destin de la France veillait : la France

Page 1