‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 222 sur 367 · LA CORDE ÉPIQUE · texte numérisé non relu

LA CORDE ÉPIQUE

Je défends qu'on ne rompe Le marbre, pour la pompe De vouloir mon tombeau Bâtir plus beau.

Mais bien, je veux qu'un arbre M'ombrage au lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Toujours de vert.

Et nous entendrons, finalement, la corde épique qui a, depuis, manqué à la France, C'est ce bel Hymne à la paix :

Quelle fureur vous tient de vous entretuer. Et, durant votre temps, aux enfers vous ruer, A grands coups de canons, de piques et de lances? La mort vient assez tôt, hélas! sans qu'on l'avance. Et de cent millions qui vivent en ce temps, Un à peine viendra au terme de cent ans. Par la cruelle guerre, on renverse les villes, On déprave les lois divines et civiles.

On brûle les autels et les temples de Dieu.

L'équité ne fleurit, la justice n'a lieu.

Les maisons de leurs biens demeurent dépouillées,

Les vieillards sont occis, les filles violées.

Le pauvre laboureur du sien est dévêtu.

Et d'un vice exécrable on fait une vertu!

N'est-il pas intéressant de suivre, dans l'œuvre si variée du puissant génie, l'inquiétude d'une langue et d'un goût littéraires qui n'ont pas pris tout à fait leur parti et qui se cherchent encore?

La première Académie française.

Quant à la langue elle n'en est plus à se chercher; mais elle se travaille, s'épure, même officiellement : car le pouvoir a compris qu'il est de son devoir strict de veiller sur elle.

De cela, nous avons des preuves sans nombre et, notamment, la déclaration formelle du roi Henri II. On peut hre dans le Privilège accordé, en 1558, pour l'impression des Regrets de Joachim du Bellay (privilège qui se retrouve dans l'édition originale du Bocage àe Ronsard): «Désirons, non moins que notredit feu seigneur et père, l'augmentation des bonnes lettres et illustration de notre

LA COUR ARBITRE DU BEAU 2f)3

langue françoise et, à ces fins, les œuvres des bons auteurs du nombre desquels est notre cher et bien aimé Joachim du Bellay, estre bien élégamment et correctement (comme elles le méritent) imprimées, avons à iceluy du Bellay enjoinct et très expressément enjoignons eslire et commettre tel imprimeur docte et diligent qu'il verra et cognoistra estre suffisant pour fidèlement imprimer ses œuvres... »

La Royauté a l'œil, non seulement sur les auteurs, mais sur les imprimeurs, non seulement sur les lettres, mais sur la grammaire et sur l'orthographe : une virgule est du ressort de la politique, qui se mêle de tout, trop souvent pour retarder tout; les choses allaient traîner encore. Nous allons voir Charles IX fonder la première « Académie ». Mais, la Cour s'installant ainsi en arbitre du beau langage, son ingérence n'est pas sans contribuer aux complications de l'heure.

De la manière la plus inattendue, le grand ami de Ronsard, Joachim du Bellay, prend la tête de la campagne contre les invasions antiques et étrangères : c'est sa fameuse déclaration : Défense et illustration de la langue française. Remarquons-le, son premier livre de poésies, L'Oliçe, publié en 1549, était encore sous l'inspiration italienne; l'édition récente, donnée par M. Chamard, fait le rapprochement, pièce à pièce, avec les œuvres d'outre-monts que l'écrivain français se contente de traduire ou d'adapter. Quel verbiage! Quelle stérilité! Ni sincérité, ni originalité. On voit le disciple, sous sa lampe, penché sur le grimoire de ses maîtres d'un jour : c'est insupportable.

Las enfin d'une telle servitude, brusquement du Bellay se retourne, avec une franchise et un bonheur impressionnants, vers la langue maternelle et vers le goût français. De là, son nouveau livre de vers, les Regrets, qui suit de près son fameux manifeste. Les Regrets déplorent les heures de la jeunesse perdue, les erreurs de la première direction, suites du séjour trop prolongé à Rome. Dans le manifeste. Défense et illustration de la langue française, il avait déjà dit : « Le principal but où je vise, c'est la défense de notre langue, l'ornement et amplification d'icelle; en quoy si je n'ai grandement soulagé l'industrie et labeur de ceux qui aspirent

Page 1