JOACHIM DU BELLAY
à cette gloire ou si du tout je ne leur ay point aidé, pour le moins, je penserai avoir beaucoup fait si je leur ai donné bonne volonté. » Suit l'appel final, qui ramasse" en deux lignes tout le morceau : Exhortation aux François d'escrire en leur langue, avec les louanges de la France. Et le tout se précise dans l'admirable sonnet qui assure la gloire du poète :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou, comme cestuy là qui conquit la toison. Et puis est retourné plein d'usage et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand revoirai-je, hélas! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoirai-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province et beaucoup davantage?
Plus me plaît le séjour qu'ont basti mes ayeux, Que des palais romains le front audacieux : Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine,
Plus mon Loyre gaulois que le Tybre latin.
Plus mon petit Lyre que le mont Palatin
Et plus que l'air romain la douceur angevine (I).
Le poète chante en français : Gallus cantat. Et, ce qu'il entonne, c'est le chant national des âmes libres :
J'aime la liberté et languis en service.
La liberté! Mais va-t-il la rencontrer en France? Est-ce donc la destinée de notre race que la servitude? Les rois de France de son temps, les Valois, se sont entourés d'Italiens, élevés à l'école de la « tyrannie » et soumis à l'Espagne, à l'Empire. Comment se dégager, comment lutter, comment se libérer? Charles IX n'est pas un ennemi des lettres, tant s'en faut. Mais il les aime trop, en quelque sorte; il tendrait à les subordonner par son désir de les honorer.
Voici que, pour la première fois, le mot « Académie » est prononcé officiellement en France. Un homme de la Pléiade, un ami cher de Ronsard et même de du Bellay, mais à demi Italien par sa naissance, Jean-Antoine de Baïf, emprunte l'idée et le nom à l'antiquité par le canal de Florence. Jean-Antoine de Baïf apporte donc à h
(1) Œuvres françaises de Joachiin du Bellay, Antoine de Harvy, 1575, in-12, page 35S
LES STATUTS DE L' « ACADÉMIE FRANÇAISE » '.T.r,
France le principe d'une Académie, qui reçoit ce nom d'un si grand avenir : V Académie française (1).
Mais l'institution, les mœurs du temps lui imposent une mission toute particulière : elle s'intéressera non seulement à la langue et aux lettres; mais surtout au chant, à la musique; et, si la poésie entre en jeu, c'est une poésie subordonnée à la musique, une poésie faite pour être chantée. Les statuts de cette Académie française ne laissent aucun doute : « Afm de remettre en usage la musique selon sa perfection qui est de représenter la parole et chant accomply de sons, harmonie et mélodie, et qui consiste au choix, règle des voix et accords bien accommodez, pour faire l'eiïet selon que le sens de la lettre le requiert... renouvelant ainsi l'ancienne façon de composer vers mesurez pour y accommoder le chant pareillement... Nous avons convenu dresser une Académie ou Compagnie, composée de Musiciens et Auditeurs », etc. (2). Musiciens et Auditeurs : les poètes étaient de simples « assistants ». J. A. de Baïf avait, naturellement, un associé musicien : Thibaut de Courville. Les deux étaient qualifiés, par les lettres patentes, les entrepreneurs de la fondation.
Le roi Charles IX fut un simple auditeur, un auditeur assidu. Les séances se tenaient soit chez Baïf, soit au collège Boncourt, que Ronsard appelait le Parnasse français. Le roi de France faisait des vers pour la musique; il chantait dans les chœurs, il donnait à Ronsard des conseils sur le genre métrique qui convenait aux chants; et il ne détestait pas qu'on lui attribuât les vers de Ronsard. Amadys Jamin, « académiste » lui-même, publiait, en tête de la Franciade, ces quatre vers que le poète roi laissait passer :
Tu n'as, Ronsard, composé cet ouvrage,
II est forgé d'une royalle main :
Gharl' s savant, victorieux et sage,
En est l'autheur; tu n'es que l'écrivain (1).
Le Roi mourut à vingt-quatre ans, après avoir frappé le coup terrible de la Saint-Barthélémy, qui le frappa en retour.
(1) Frémy, L'Académie des derniers Valois, page 106; et Henri IMartin, Histoire de France, tome VIT, page 230.
(2) Frémy, L'Académie des derniers Valois, page 48.