MORT DE L' « ACADÉMIE FRANÇAISE
U Académie jrançoise reçut le contre-coup des malheurs publics. Les chants se turent. Après une courte interruption, un honnête homme, qui n'était pas orateur, un excellent conseiller des Rois, Du Faur de Pibrac, lui rendit un semblant de vie en la ramenant au principe toscan, la philosophie. Mais, décidément, la mode n'était plus à ces ingérences étrangères. La France entendait être chez elle. Vauquelin de La Fresnaye écrit :
...Les provinces sont en France si troublées
Que pour Mars seulement se font les assemblées :
Les Muses n'y sont plus. Phœbus en est party.
Pasquier raille, en vrai savant, ces savantasses : « C'est décliner, écrit-il, que passer son temps à étudier la déclinaison. » Passerat parle en bon français comme va parler bientôt la Satire Ménippée. La France, par lui, en appelle au nouveau Roi, Henri III :
Mais toi, mon sang, tu dois ailleurs entendre. Voici les arts qu'il te convient d'apprendre ; C'est commander à toutes les nations, Leur donner paix et les conditions; Te montrer doulx, modérant ta puissance Envers celuy qui rend obéissance; Combattre aussi l'orgueil des ennemis Jusques à tant qu'abatu l'ayes mis.
U Académie française mourut de sa naturelle mort par les décès successifs de ses membres. Les temps étaient changés. Le coup du moine (c'est-à-dire l'assassinat de Henri III), l'installation à Paris de la conquête espagnole, enfin le relèvement national que dé- * clenche l'inaltérable ressort français appellent d'autres hommes et d'autres mœurs : « L'Académie, écrit Colletet, prit fin avec le roy Henri troisième et dans les troubles et confusions de ce Royaume. » Car la politique, comme il lui arrive, fauchait à tort et à travers. L'Académie des Rois mourait, en somme, — en dépit de son nom, — de n'être pas française.
Henry Estienne publie son Language français italianisé et, en ce même moment, le chevalier Trellon, excellent poète, trop méconnu, exprime le sentiment public dans le sonnet sur l'Italie, qui est un cri de soulagement :
L'ESPRIT NATIOr^AL 267
Sortons de cet enfer, allons revoir la France; L'Italie n'a rien d'égal à sa beauté.
Ce n'est rien que larcin, rien que déloyauté Et jamais les vertus n'y firent résidence.
Sortons, sortons d'icy! Tout ce qu'on en disoit, Ce n'est rien en regard de tout ce qu'on y voit : La trahison, l'orgueil, l'envie et l'avarice.
Le meurtre, la vengeance y président toujours. Allons revoir la France, allons voir la nourrice Des lettres, des vertus, des honneurs, des amours.
Et, comme il faut que la France, telle qu'elle se concevait alors, ait le dernier mot, le poète chevalier lance enfin son Cartel :
Nous sommes chevaliers, qui de nostre naissance Portons l'honneur au front et au cœur la constance...
Que si quelqu'un de vous veut dire le contraire. Qu'il pense de bonne heure hardiment à bien faire : Car le moindre de nous, plein d'amoureux espoir, S'assure, par effet, de le luy faire voir,
Soit au combat de picque ou celuy de l'espée, Bref, à ce qu'on voudra : car notre destinée Veult que d'un tel combat nous remportions le prix. Comme les plus constants serviteurs de Cypris (1).
L'esprit national s'est relevé; et, dans ce rétablissement, la préoccupation de la langue et des lettres est au premier rang.
Un travail persévérant a recruté de longue date les ouvriers de la tâche nouvelle : il ne s'agit pas seulement des écrivains et des poètes; il s'agit des techniciens, des grammairiens, des ouvriers de la langue creusant dans le tréfond du sol, loin des salons et de la Cour, et instruisant tous les participants à la vie courante, les écoliers, les étudiants, les bourgeois de toute profession, et même le peuple. De ceux-là on parle peu; mais, par eux, l'action occulte n'en est que plus élargie.
Ce minutieux approfondissement de la vie des mots et des phrases
(1) Le Cavalier parfait, publié en 1589; édition de 1614, pages 185 et 237.