L'USAGE
ne peut qu'être indiqué ici (1) : c'est un travail de termite, accompli en vrac, dans cet âge de transition, par les Dubois (Sylvius), les L. Maigret, J. Pelletier, G. des Autels, P. Ramus, J, Garnier, J. Pillot, Ad. Mathieu, Robert et Henri Estienne, Théodore de Bèze, etc.
Par milliers, des fautes de détail qui empoisonnaient la langue et l'intelligence françaises sont corrigées. Le sens des mots, les accords, la prononciation, la métrique, tout était encombré, obscur, et tout se purifie peu à peu. Mais quelle patience, quel labeur, quelle bonne volonté, quelle persévérance sont nécessaires pour accomplir ce sourd travail! Un homme, qui sera de l'entourage du grand cardinal, Scipioii Dupleix, publie un ouvrage, La Logique ou art de discourir et raisonner^ qui présentait « les moyens de la langue dans le domaine du raisonnement et de la pensée ». Raisonner juste et penser clairement. — non sophistiquement, — devient comme une sorte de devoir patriotique.
Et les femmes ne se tiennent pas en dehors de cet effort national. Scipion Dupleix, en dédiant son livre à Marguerite de Valois (la reine Margot), lui dit : « C'est là votre soûlas. Madame, duquel vous ne vous pouvez saouler; c'est là vostre récréation -sTaiment royale. Qui dit royale dit tout. »
Tels sont les stades de l'évolution qui s'accomplit : pureté de la langue, maturité de la pensée : il y en a pour un siècle. Ce que l'on peut dire, maintenant, c'est que le génie français sait ce qu'il veut. Il entend avoir une seule langue et il prétend la créer lui-même, dégagée de tout pédantisme, sortie tout armée du cerveau de la race, et consacrée par V usage.
La langue que parle Richelieu.
Nous sommes arrivés à l'année où naquit le jeune Armand du Plessis de Richelieu. Son enfance se passe au plein de ce grand débat. Nous pouvons nous imaginer le retentissement qu'un tel eiïort vers l'unité de la langue et des lettres françaises peut avoir sur cet
(1) Voir l'excellent ouvrage de Livet, La Grammaire française et les grammairiens au xvi« siècle, Didier et Durand, 1859, in-8°.
FOIN DU PÉDANTISME ! ^fjî)
esprit attentif, aux écoutes, et dont la pensée intime est unité.
L'un des fils un peu plus tardifs de la même époque, mais qui assistent au règne de Henri IV, et issu du même milieu, de bonne noblesse, Saint-Évremond écrit : « Je sais que, de mon temps, on ne faisoit étudier, parmi les gentilhsommes, que ceux qui dévoient être d'église; encore se contentoient-ils, le plus souvent, du latin de leur bréviaire (1). Ceux qu'on destinoit à la Cour ou à l'armée alloient honnêtement à V Acadétnie. Là, ils apprenoient à monter à cheval, à danser, à faire des armes, à jouer du luth, à voltiger, un peu de mathématique, et c'étoit tout! Vous aviez en France mille beaux gens d'armes, galants hommes : c'est ainsi que se formoient les Termes, les Bellegarde! Du latin! De mon temps! du latin, un gentilhomme en eût été déshonoré (2)! »
Pas de latin surtout! Foin du pédantisme!
Le livre de Montaigne était, alors, dans les mains de tout fils de bonne mère : quelles diatribes que celles qu'il lançait comme un manifeste dès ses premiers Essais : Du Pédantisme et De V institution des enfants (3). « De vray, le soing et la dépense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science. Du jugement et de la vertu, peu de nouvelles!... Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire et laissons l'entendement et la conscience vuides. Tout ainsi que les oiseaux vont quelque fois à la queste du grain, et le portent au bec pour en faire bêcher à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillant la science dans les livres et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent... » Le sceptique est, d'ailleurs, on le sait, un bon collaborateur du roi Henri.
(1) Richelieu écrivait m latin que n'eût pas désavoué Cicéron. Au mois de janvier 1634, dans une lettre adre;.sée à Bouthillier, il sait fort bien railler M™^ Séguier, née Fabri qui trouvait l'alliance du marquis de Coislin, cousin du cardinal, peu digne de sa fille Madeleine :/?tc/!eZiorMm et Fabriciorum familiœ pari passa arnhulare non possunt,possunt tamen gibbus adolescentis et forma juvenculx nostrsc. (AvTînel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VII, page 715).
(2) Lettre à M. d'Olonne. Œuvres de Saint-Évremond. Édition de Londres, 1714, tome I", page 137. — Il ne faut pas oublier que la noblesse de Guyenne était fort cultivée. Charlotte de Caumont La Force, marécliale de Turenne, petite-fille du maréchal de La Force, savait le latin, le grec et même l'hébreu. — Voir pour M™*-' de Lestonac, sœur de Montaigne, ci-dessus, tome I, page 179.
(3) Essais, livre 1", chapitres xxiv et xxv.
270 SOUDAIN ÉCLAT DE LA PROSE FïlANÇAISE
La langue française, — disons encore, pour une fois, « la langue vulgaire », — a reçu un renfort imprévu, celui que lui apporte la Réforme.
En somme, que prétend le nouveau dogme? Supprimer la doctrine traditionnelle obnubilée sous la brume du bas latin; l'antiquité se satisfaisait du mystère dans la foi; Rome l'acceptait. La Réforme prétendait éclaircir, simplifier tout cela, rendre la foi plus proche de nous, en quelque sorte, et « sans intermédiaire ». Quand le Picard Calvin eut publié en français la deuxième édition de son fameux livre de VInstitutioji de la Religion chrétienne^ dédié au roi François I^^, vers 1541, il sembla à des esprits assoiffés de nouveauté que le ciel s'était ouvert; la parole du Christ leur parvenait droitement, les touchait profondément. Et quand, après Calvin, les Théodore de Bèze, les Duplessis-Mornay, les d'Aubigné eurent assailli le catholicisme de raisonnements, d'invectives, de railleries dont le sel gaulois paraissait parfois très piquant, les chefs de la Réforme purent croire qu'ils avaient cause gagnée.
Pas pour longtemps. La Ligue enrôle le sentiment national et la fidélité religieuse; l'instrument qui avait servi aux uns devient une arme pour les autres. Non seulement la politique, mais encore la religion aiguise la pointe des Français contre les envahisseurs du sol et de la croyance. La prose, tirée du fourreau, brille d'un soudain éclat. Parvenue plus tôt à plus de précision, elle a plus de pénétration que la poésie (1). La vie publique avait besoin d'elle. Ce qui signale l'éloquence de la Satire Méjiippée, c'est son caractère précis et réaliste. Ah! il s'agit bien des Muses, de l'Olympe, d'Aristote, de Platon, de Pétrarque! L'homme qui parle va droit au but et vise les intérêts immédiats. Écoutez le prévôt des marchands Aubray, ainsi que le fait parler Pierre Pithou : « Chacun
(1) Remarquer pourtant que Thomas Sebillet, auteur de VArt poétique français, (Jui avait paru dès 1548 et qui fut comme la trompette de la Pléiade, se prononça très vivement, en 1589, pour la cause de l'ordre et la religion catholique : « 11 faut que notre Roy soit de la religion catholique, apostolique et romaine », écrivait-il. 11 disait encore : « Nous sommes Français; ne soyons pas cause de la ruine de notre propre mère et patrie... Il n'y a point de doute que Dieu bénira nos bonnes, saintes intentions, et fera prospérer les affaires de l'union des catholiques, leur donnant bon succès à son bonheur et gloire, et au bien général de la république de cet Ëtat de monarchie françoise. » — \'oir Art poétique français de M. Sebillet, publié par F. daifTe, Introduction, page ix, etc.