LE VIEUX LANGAGE
Esprit répand les premiers rayons et sentiments de la lumière et chaleur vitale dans nos cœurs. 0 Jésus! que c'est un plaisir délicieux de voir l'amour céleste qui est le Soleil des Vertus, quand, petit à petit, par des progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va déployant sa clarté sur une âme et ne cesse point qu'il ne l'ait toute convertie de la splendeur de sa présence, lui donnant enfin la parfaite beauté de son jour. Oh! que cette aube est gaie, belle, aimable et agréable! Mais, pourtant, il est vrai que l'aube n'est pas le jour, ou, si elle est un jour commençant, un jour naissant, c'est plutôt l'enfance du jour que le jour même. Et, de même sans doute, ces mouvements d'amour qui précèdent l'acte de la Foi requis à notre justification ne sont qu'un amour commençant et imparfait : ce sont les premiers bourgeons verdoyants de l'âme, échauffée au Soleil céleste, comme un arbre mystique commence à jeter au printemps ses fleurs qui sont plutôt présages de fruits que fruits (1). »
De tout ce livre de V Amour de Dieu, — règle admirable et profonde de la conduite humaine, dont il faut sentir l'émotion pénétrante et la douce contrainte, — la langue française recueille, dès lors, un honneur dont elle est digne.
Passons à l'autre extrémité de la gamme chromatique; qu'il soit permis de citer ces propos familiers qui, de Villon et de Rabelais, passeront à notre Molière et à notre La Fontaine. La citation aura en outre, l'intérêt de faire toucher du doigt les difficultés que rencontrait l'abandon du vieux langage : « Gomme le cuistre voulut sortir, raconte Francion (il s'agit du garçon du collège), je le priai de me mener avec lui; car n'ayant pas souvent la liberté, j'étois bien aise d'aller par la ville, pour quelque sujet que ce fût. Il fut si doux à cette fois-là, qu'il m'accorda ce que je désirois. Nous allâmes donc ensemble chez le cabaretier, mais nous n'y trouvâmes rien de ce qui nous duisît (2) et nous ne prîmes que du vin. Nous allâmes d'avis d'aller jusqu'à la rôtisserie du Petit-Pont. Le cuistre acheta un chapon et voulut encore un aloyau, il alla voir chez tous
(1) Traitéde l'Amour de Dieu, par P'rançois de Sales, évêque de Genève. Revu et «m rigé en cette 15" édition. A Douay, chez Marx Wyon, 1625, in-12, p. 108.
(2) Qui nous convînt.