‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 230 sur 367 · LE PARLER DES HALLES · texte numérisé non relu

LE PARLER DES HALLES

les rôtisseurs s'il n'en trouveroit point quelque bon. J'en avisai un qui me sembla de bonne grâce et m'en allai le marchander. La rôtisseuse avait été nouvellement mariée; elle n'entendoit pas encore le train de la marchandise; je lui demandai ce que valoit son aloyau; elle me le fit vingt-quatre sols, qui étoit trois plus qu'il ne valoit. Un viedaze (1)! lui dis-je, en m'en allant. Et alors, son mari, voyant qu'elle chassoit les chalands de sa boutique en surfaisant par trop la marchandise, lui dit : Je ne sais à quoi tu songes de faire cela si cher! Si tu faisais toujours ainsi, je ne vendrais rien. Rappelle-moi ce garçon. Voulant alors réparer sa faute, et croyant qu'un viedaze fût quelque monnaie étrangère qui eût cours depuis peu, elle me rappela le plus haut qu'elle put, me disant : Holà! marchand, en voulez-vous donner viedaze et demi? Cette naïveté me fît tant rire que je ne sais si jamais j'ai ouï quelque chose qui m'ait donné plus de contentement. Je m'en retournai tout ravi vers sa boutique et lui dis que je lui donnerais deux viedazes si elle voulait; mais le mari s'approchant voulut faire le sérieux, et me dit : Là, là, vous êtes trop vilain aussi; ce qu''elle a dit, ce n'est pas par malicité, ce n'est que par méprenture. Une autre fois, elle ne vous surfera pas tant; donnez m'' en douze sols. Notre cuistre vint qui lui en donna dix, dont il se contenta et, après cette belle aventure, nous nous en retournâmes au collège avec notre achat (2). »

C'est là, n'est-il pas vrai, le parler du peuple, « le parler des halles », celui que Malherbe va tirer de son ignominie. V Histoire comique de Francion paraît en 1622. On voit que, sauf quelques mots : duisît, viedaze, méprenture, cette langue vulgaire peut tenir sa place dans les lettres françaises; c'est le langage naturel du badaud français, fin, spirituel, un peu faubourien, prompt à la répUque.

Et, pour être complet, il faut donner enfin quelque idée du langage rustique, le parler de ceux de nos paysans qui s'attardaient encore à leur patois, mais qui, tout de même, voulaient être compris. Citons, au hasard, cette page des Propos rustiques du Normand

(1) Viedaze OU vidtze. On traduisait visage d'âne et même autrement : plaisanterie qui pouvait être libre et que la jeune femme ne pouvait assurément comprendre.

(2) La Vraie histoire comique de Francion, par Charles Sorel. Édition Delahaye, 1858, i'i-12, page 153.

Page 1