LA LANGUE DE LA VILLE ET DE LA CAMPAGNE
Noël du Fail : « Le bonhomme Robin, après avoir imposé silence, commençoit un beau compte (conte) du temps que les bestes parloyent (il n'y a pas deux heures) : comme le renard déroboit le poisson aux poissonniers; comme il fait battre le loup aux lavandières, lorsqu'il l'apprenoist à pescher; comme le chien et le chat alloient bien loing; de la corneille qui en chantant perdit son fromage; de Mélusine, du loup garou; de Cuir d'Annette (Peau d'âne); des fées et souventes fois parloit à elles familièrement, mesmes la vesprée (le soir) passant par le chemin creux et qu'il les voyoit danser au branle près la fontaine du Cormier, au son d'une belle veze (cornemuse) couverte de cuir rouge; ... et disoit ce continuant que en charriant (quand il était à la charrue) elles le venoient voir, affermant qu'elles sont bonnes commères et volontiers leur eust dict le petit mot de gueule s'il eust osé (1)... »
Voilà donc où en était, en cette variété de la ville et de la campagne, la prose française à l'heure où Richelieu allait apporter à Paris le fruit de ses études et l'ardeur de sa jeunesse poitevine.
Inutile d'insister sur la médiocre littérature du même temps. Elle est oubliée, parce que n'étant plus populaire (ou « vulgaire »), elle n'est pas encore classique. Infrainville, Agoneau, La Roque, Clovis, la duchesse de Bar, Huxattimi, Vermeil, Beaumont, Pyard, Lépine, Chaulvet, Chevaine, Lastre, Elbène, Chrestien, Coulomet, etc. Que sont devenus, aux yeux de la postérité, ces enfants des Muses, illustres en leur temps? Et à ces énumérations stériles, combien de noms ne faudrait-il pas ajouter, si l'on s'en référait, par exemple, aux patientes recherches de M. Frédéric Lachèvre?
Mais voici qu'une nouvelle troupe se présente, et avec elle déjà ceux qui doivent attirer l'attention du jeune évêque de Luçon. Au premier rang^ Desportes. Desportes, né à Chartres en 1546, mourut en 1608, donc avant la mort de Henri IV. Ses œuvres de jeunesse sont d'une inspiration quelque peu italienne, gracieuse et désordonnée.
Parmi ses poèmes religieux, il convient de citer ce sonnet. Tune
(1) Noël du Fail, Propos rustiques. Édition Jacques Boulenger, chez Bossard, 1921, in-12, page 69.