‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 237 sur 367 · LE POÈTE OFFICIEL · texte numérisé non relu

LE POÈTE OFFICIEL

cette résolution, de cet enthousiasme, contenu il est vrai, mais tout de même passionné en sa froideur surveillée. En 1606, Malherbe a célébré Sedan pris par Henri IV :

Arrière, vaines chimères De haines et de rancœurs! Soupçons de choses amères, Éloignez- vous de mon cœur!

Loin, bien loin, tristes pensées Où nos misères nous avoient ensevelis!

Sous Henri, c'est ne voir goutte ^■

Que de révoquer en doute Le salut des fleurs de lis.

Voilà notre Malherbe, notre Malherbe tout entier! Il n'a jamais été meilleur que cela. Ni enflure, ni nerfs, ni gongorisme : la sagessse, l'action, les choses dans leur ordre, dans leur juste valeur poétique; et c'est tout! Lisons, parue à la même date, la Prière pour le Roi de France allant en Limousin :

En nous rendant alors nos douces destinées.

Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années

Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleurs.

Toute sorte de biens comblera nos familles,

Là moisson de nos champs lassera les faucilles

Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

Rythme déjà usité, mais qu'il scande en une perfection nouvelle. Un poète ofRciel! Oui, un militant de la cause royale et du loyalisme français. Cela va nous mener loin : voici, parmi tant d'autres, la Chanson pour Henri le Grand sur la dernière absence de la Princesse de Condé. On connaît l'aventure : le Roi est sur le point de partir en guerre pour les beaux yeux de cette Charlotte, fille des Montmorency, mariée à Henri, prince de Condé. Un vrai scandale! Or, le poète officiel prend son luth et sonne les amours du Roi, belles puisqu'elles sont royales :

Que n'êtes-vous lassées, Mes tristes pensées, De troubler ma raison?

Et faire avec blâme Rebeller mon âme Contre ma guérison?

f MALHERBE ET RICHELIEU 283

O beauté non pareille, Ma chère merveille, Que le rigoureux sort Dont vous m'êtes ravie Aimeroit ma vie S'il m'envoyoit la mort!

La cause n'est pas bonne, les vers non plus. Faire parler ainsi Henri IV!... Ici, notre Malherbe n'est pas lui-même, il est un poète de convention. On sent, dès la naissance, cette insuffisance de l'art classique.

Le génie du poète va se relever; c'est que le sort du pays est en cause. Témoin ces vers adressés à Richelieu au moment où le ministre se saisit définitivement du pouvoir, en 1624 :

A ce coup, nos frayeurs n'auront plus de raison, Grande âme aux grands travaux sans repos adonnée : Puisque par vos conseils la France est gouvernée, Tout ce qui la travaille aura sa guérison.

Le bon sens de mon Roi m'a toujours fait prédire Que les fruits de la paix combleroient son empire. Et, comme un demi-dieu, le feroient adorer :

Mais voyant que le vôtre aujourd'hui le seconde (1) Je ne lui promets pas ce qu'il doit espérer, Si je ne lui promets la conquête du monde.

Qu'étaient donc, pour Malherbe, tous ces ronsardisants, tous ces pétrarquisants, dont s'était encombré le siècle qui touchait à sa fin? Moins que rien. Il eiïaçait leurs fatras d'un trait de plume et les condamnait d'un haussement d'épaule; comme le bon Breton, maître Pihourt, qui avait dit leur fait aux architectes taliens, envahisseurs du vieil art français : « Monté sur sa jument, botté de foin, ceint de sa grande robe et le chapeau bridé, il montrait à tous qu'il en savoit plus que son pain à manger. » Voilà des âmes qui fleurent le vrai goût de terroir. Tels étaient les hommes de la vieille France!

Malherbe et Richelieu se comprennent : il s'agit de l'unité de

(1) Le bon sens de Richelieu.

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