L'ASTRÉE
le passage dont il s'agit, le point du litige est tel : l'amour doit-il durer et lier le survivant même après la mort de l'être aimé? Hylas et Phylis plaident devant Sylvandre qui, appelé à juger, prononce la sentence : « Des choses débattues devant nous, dit-il, le point principal est de savoir si l'amour peut mourir par la mort de la chose aimée. Sur quoi nous disons qu'un amour périssable n'est pas vrai amour, car il doit suivre le sujet qui lui a donné naissance. C'est pourquoi ceux qui ont aimé le corps seulement doivent enclore tous les amours du corps dans le même tombeau où il s'enserre; mais tous ceux qui, outre cela, ont aimé l'esprit doivent, avec leur amour, voler après cet esprit aimé jusques au plus haut ciel, sans que les distances les puissent séparer. Et, par ainsi, il soit d'or-en-là (c'est-à-dire désormais) défendu aux recherches de Laonice de tourmenter davantage le repos de Cléon : car telle est la volonté du Dieu qui parle en moi. »
Et il y en a ainsi des pages et des pages; car VAstrée, à l'imitation des grands poèmes chevaleresques, est un roman-fleuve^ léguant aux époques suivantes, et jusqu'à notre génération, ses proportions redoutables.
Nos contemporains n'ont pas eu, non plus, à inventer Vhistoire romancée. D'Urfé s'est donné beaucoup de peine pour enfermer ses divagations amoureuses dans les annales de nos princes mérovingiens, carlovingiens, bourguignons, etc. Il accumule pêle-mêle, en ses visions nuageuses, l'Olympe, le Paradis, les démons, les rois, les nymphes, les mages, les druides, les sorciers, — • ne parlons pas des bergers et des bergères dont la foule se livre à des passepieds interminables dans une sarabande pseudo-rustique.
Ces imaginations inouïes, dans leur aiïublation invraisemblables, s'imposèrent par surprise à la candeur publique; le sage Patru, lui-même, déclarait qu'il donnerait la clef des personnages de VAstrée, à commencer par Henri IV, Céladon imprévu. Littérature! Littérature! Si l'on veut frapper les esprits, il est habile de prendre le contrepied du temps; le paradoxe a du bon.
Mais le sentiment simple et vrai finit par retrouver l'honneur qui lui est dû. Un écrivain d'une inspiration différente succède à d'Urfé dans la grande notoriété. Peu s'en fallut qu'il ne fût