BALZAC
le Malherbe de la prose; en tout cas il a dicté les meilleurs préceptes, répandu la bonne parole, et obtenu les plus hauts suffrages. Avouonsle, cependant : bien que les plus belles cartes fussent dans son jeu, il a, lui aussi, perdu la partie. Son œuvre est morte, sa mémoire se soutient à peine : c'est Guez de Balzac. Que l'on compare sa renommée avec la gloire de son proche contemporain Montaigne qui, lui, pourtant, s'était attardé dans son gascon.
Cette observation ne va pas, bien entendu, jusqu'à nier les grands services rendus par Balzac à la langue et aux lettres françaises. Pour déterminer la place qui fut la sienne en son temps, reportons-nous d'abord à la critique que Balzac fit de VAstrée; on verra que sa méthode et son style diffèrent entièrement des procédés de la bergerade et de la pastorale : « N'avons-nous pas vu, écrit-il, des bergers chargés de pierreries et de toiles d'or peintes et fardés de tout le blanc et de tout le rouge de nos voisins? Dans la plupart des fables que nous avons vues, nous n'avons rien vu qui leur fût propre, rien qui fût pur, rien qui fût reconnaissable. Nous avons vu des hommes artificiels, des passions empruntées et des passions contraintes. Nous avons vu la nature falsifiée et un monde qui n'est point le nôtre. Nos gens ont cherché de l'éclat et de la force où il ne falloit que de la clarté et de la douceur. Ils ont fait de la comédie ce que les maîtres font de leurs servante quand ils les épousent : ils les ont fait changer d'état et de condition; ils sont cause que ce n'est plus elles. »
Voilà qui est écrit à la moderne, et spirituel, et dépouillé de tout gongorisme, emphase, affectation livresque.
Au moment où la régente Marie de Médicis et les Concini accueillent avec tant de faveur le cavalier Marini, écoutons notre libérateur porter un jugement à la Saint-Evremond, ou même à la Montesquieu, sur l'Italie de son temps : « Dira-t-on des Italiens, écrit-il, ce qu'on disoit des peuples d'Asie, que, pour hommes libres, ils ne valoient rien, mais que c'étoient d'excellents esclaves et qu'ils supportoient une tyrannie insupportable à faute de ne savoir pas dire non, et de pouvoir prononcer fermement cette syllabe?... Puisque toutes sortes de paix avec l'Empire germanique sont trompeuses et déguisées, puisque son amitié est superbe et
« LE PltlNCE .) 28'J
violente, il faut de toute nécessité qu'ils choisissent de deux choses Tune, ou d'être ses sujets ou d'être ses ennemis et qu'ils regardent ce qu'ils aiment le mieux ou de la servitude ou de la guerre. Les choses ne sont pas tellement altérées en leur pays que la nature n'y ait conservé quelque reste de bonne humeur. Elle peut encore susciter des âmes fortes et courageuses de cet ancien principe de valeur qui n'est pas éteint et démêler quelques gouttes de sang purement romain et italien (1). »
N'est-ce pas une vue profonde sur les choses du temps? Retour à la France, tel est le coup de bride donné par cet écrivain si maître de ses gestes et de ses voies.
Comment ne pas apprécier ce portrait ad vwum du roi Louis XIII qu'on appelait déjà le Juste et qui inspirait à Balzac sa belle étude sur le Prince? « Certes, quand ce ne seroit qu'on le voit à la tête de ses armées, qu'il range lui-même ses soldats en bataille, qu'il se fait apporter les cartes pour voir les lieux qu'il est expédient de prendre ou d'abandonner; quand ce ne seroit que c'est lui qui surveille quasi tous les ordres, qui fait les principaux commandements, qui prend connoissance des moindres fonctions de chaque charge, il faudroit que les choses se détournassent du cours ordinaire et n'allassent pas par où elles doivent aller, s'il ne réussissoit mieux que les princes qui régnent à leur aise entre les bras d'une femme ou d'une maîtresse et qui, ne voyant leurs affaires que dans les dépêches de leurs lieutenants, attendent ordinairement les succès à trois cents lieues de la guerre. « Oui, et ce sera le jugement de l'histoire, sur ce Roi capitaine, sur ce Roi de bon conseil et de bon jugement qui sut être grand avec modestie en appelant et gardant un ministre plus grand que lui.
Balzac avait figuré un moment, par l'appui du duc d'Épernon, dans l'entourage de Marie de Médicis, lors du fameux voyage (VAmadis (la fuite de Blois). On put croire alors, et il put croire, qu'il deviendrait le conseiller de la Reine mère, tandis que l'évêque de Luçon s'attardait avant de la rejoindre (2).
(1) Le Prince. Édition originale de 1632, petit in-12, page 268.
(2) Voir, sur la fuite de la Reine mère de Blois et sur les suites de ce « voyage d'Amadis », Gabriel Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, tome If, 2'-" partie, pages 270 et suivantes.
niCIIELIEU. — T. VI. 19