‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 243 sur 367 · J() BALZAC ET RICHELIEU · texte numérisé non relu

J() BALZAC ET RICHELIEU

Nous allons évoquer bientôt les étonnantes rencontres de Balzac, de Silhon, de Bérulle, de Descartes autour du cardinal de Richelieu, quand, dans leurs nobles conciliabules, se traitait la question du langage. Or Balzac, dans ce même livre, le Prince^ publié en 1632, signale la valeur et l'autorité de cette belle équipe; il la dépeint avec son esprit grave, si différent de celui que la légèreté des « précieuses » et des « burlesques » attribua, par la suite, aux fondateurs de l'Académie française; il s'attache à cette élite qui, « pour tout l'éclat » et tous les enrichissements de l'expression, ne voulait que la clarté et la propriété des termes, s'efforçant de mettre en usage et de réduire à V action les plus subtiles idées de la rhétorique et d'élever la raison jusqu'à la plus haute pointe des « choses », Il montre ces hommes essayant de civiliser la doctrine « en la dépaysant du collège et en la délivrant des mains des pédants qui la gâtent et la salissent en la maniant; qui sont, pour le dire ainsi, ses corrupteurs et ses adultères et abusent à la vue de tout le monde d'une chose si belle et si excellente (1) ».

Tâche admirable à laquelle cette génération intellectuelle va se consacrer, sachant ce qu'elle fait en se conformant à la politique de ce ministre, de cet homme d'État, A'^ers lequel tous les yeux sont tournés. Oui, Balzac en est l'apôtre et pour ainsi dire le prophète, rien que par la foi dont il est animé pour ce Roi dont il fait le type du Prince^ Louis XIII, « ce Roi qui trouve une plus belle chose de rendre la liberté aux Républiques que de leur donner un bon maître, de s'acquérir des serviteurs pleins de passion que des sujets mal affectionnés, de se faire des amis qut des feudataires et d'avoir sur tous les hommes une supériorité de puissance (2) ».

Allons jusqu'au bout : Balzac était grandement apprécié de Descartes, tous deux étant de ces Français qui avaient étudié en Hollande; il était aussi grandement apprécié de Richelieu, qui méditait, dès lors, l'alliance des Hollandais. Balzac avait même écrit un Discours poliliqiie sur V Etal des Provi/iccs-Unies

(1) Première lettre au Cardinal de Jîirlielieii, à a suite de l'ouvrage lo Prince.

(2) Le Prince, cliap. xxxii.

CHARLES SoilEL 2D1

des Pays-Bas, qui fleurait, en somme, ce même parfum de liberté (1). Tout cela antiespagnol et dévoué, avant tout, à la cause de l'indépendance.

La situation de notre auteur étant telle, son autorité étant si grande parmi ses contemporains, comment expliquer le discrédit où, même de son vivant, son œuvre et sa réputation sont tombées?

11 faut, d'abord, tenir compte du caractère de l'homme, gent de lettres, s'il en fut (on trouve déjà le mot sous sa plume), en tout cas, ne faisant état que de lui-même, de sa prose, de sa publicité : il ne pensait qu'aux gros « tirages )> ! En plus, vaniteux au suprême degré, ses écrits ne sont trop souvent qu'une accablante apologie personnelle. Ce n'est pas tout, il est combattif et n'accepte nulle critique, alors qu'il ne craint pas de dauber sur les autres. Il se lance dans des querelles qui amassent contre lui toute la colère des pédants, tribu farouche, comme on sait. Et, justement, il tourne le dos à cette meute agressive, alors qu'elle eût pu le considérer comme l'un des siens.

En vérité, pouvait-on lui permettre de traiter, ainsi qu'il le faisait, les pâtissiers en métaphores, en pointes, en hyperboles, quand lui-même écrivait des phrases comme celle-ci : « Les vents ne se lèvent point contre les paroles, et les délibérations ne vont point donner contre les écueils. Il ne faut qu'un commencement de passion, qu'un faible bouillon de colère, qu'une légère teinture de honte, qu'une petite grimace pour gâter toute la ressemblance d'un portrait et pour faire une autre chose, voir une chose contraire de celle qu'on estimoit le moins semblable (2). »

Tout cela pour dire que l'image n'est pas la chose elle-même!

Vraiment, il abusait. Ses adversaires eurent bientôt fait carnage

de ses subtilités, de ses vanités, de ses critiques et de ses prétentions.

Un écrivain qui, dès lors, avait engagé une campagne pour

le style direct, Charles Sorel, dans son Histoire comiqiiede Francion,

(1) Le texte ori^nnal de ce Discours, publié ;i Leyde, (liez .fean Marie, est reproduit en ai)pendiee dans l'ouvrage capital de M. Gustave Cohen, Écrivains français en Hollande, page 7l:i.

(2) Voyez Arisiippc, ouvrage paru en 1658, c'est-à-dire eu un temps où l'âge classique battait déjà son plein, où Corneille avait donné ses plus belles pièces, où Pascal avait publié les Provinciales.

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