LES LETTRES DE DESCARTES
Premiers groupements classiques.
Nous sommes aux environs de l'année 1630; déjà dans des réunions à demi secrètes, un goût qui s'épure a rapproché quelquesunes de ces personnalités graves et fières.
L'homme « au silence prudent », Gonrart, a convoqué chez lui quelques amis. Et voici que, dans l'ombre, un jeune Poitevin tout à fait inconnu, qui vient de passer plusieurs années en Hollande, et qui, sans doute, y aura rencontré, parmi tant d'autres Français, Guez de Balzac, ayant lu, en tout cas les Épîtres de celui-ci, expose à un ami l'intérêt qu'il porte au style nouveau : « Ces lettres, écrit-il, ont la pureté de langage qui est comme la santé du corps de l'homme, d'autant plus excellente qu'elle ne se fait pas du tout sentir, et c'est comme la beauté dans une femme parfaitement belle; elle ne consiste pas en tel ou tel trait particulier, mais dans l'accord et l'harmonie de l'ensemble... Dans ces Lettres où, à elles seules, la suprême élégance et l'abondance du discours sufTiroient à donner au lecteur un plein contentement, les arguments gardent toute leur force, sans que rien les énerve ou les étouffe (songez au pédantisme et au gongorisme); et la dignité des maximes qui ont assez de poids pour se soutenir par elles-mêmes n'est pas rabaissée par l'expression... D'un aussi heureux accord du fond et de la forme, il résulte une grâce aisée bien différente de ces articles auxquels le peuple ordinairement se laisse prendre... » Et voici encore quelques lignes qui auraient pu figurer dans le Discours de la Méthode : « Aux âges primitifs, antérieurs à la civilisation, avant qu'il n'y eût encore de querelle en ce monde et lorsque la parole étoit l'expression naïve et spontanée des émotions de l'âme dans toute leur sincérité, l'éloquence des esprits supérieurs avoit comme une force divine dont la source étoit dans le zèle de la vérité et dans un grand bon sens : c'est elle qui a retiré des forêts les hommes à demi sauvages, établi les lois, fondé les villes, le don de persuader conférant en même temps la royauté (1). »
(1) Cette lettre de Descartes, parue en latin, est traduite excellemment dans l'édition de la Correspondance de Descartes, publiée par Ch. Adam et G. Milhau. Librairie Félix Alcan, tome I'"', page 30.