U DESCARTES ET LA FOI CHRÉTIENNE
font point ouïr parmi les armées, la parole de Dieu se fait ouïr partout... En son nom et de sa part, nous parlons pour votre bien et pour votre salut (1)! »
Cet appel ne vient-il pas du sentiment qui porte le siècle vers une règle classique de la pensée et des mœurs; n'est-ce pas, dans tous les temps, le sacrifice imposé au courage viril pour assurer le triomphe du noble et du vrai?
Et partout, les esprits étant ainsi avertis, mêmes conseils, même ambiance, même bras levés vers le ciel. En septembre 1614, saint François de Sales écrivait à un courtisan qui lui demandait quelle conduite il avait à tenir : rester à la Cour, ou s'en éloigner, — la question même qui s'agitait dans l'esprit de Descartes : « Dieu vous tienne de sa sainte main et établisse de plus en plus ce généreux et céleste dessein qu'il vous a donné de lui consacrer toute votre vie. Il est juste et équitable que ceux qui vivent ne vivent pas pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort pour eux. Une grande âme. Monsieur, pousse toutes ses meilleures pensées, affection et prétention jusque dans l'infmi de l'Éternité; et puisqu'elle est éternelle, elle estime trop bas ce qui n'est pas éternel, trop petit ce qui n'est pas infini; en surnageant à toutes ces mêmes délices ou plutôt à ces vils amusements que cette chétive yie nous peut représenter, elle tient les yeux fichés dans l'immensité des biens et des ans éternels (2). »
Si l'on ne comprend pas que les âmes étaient ainsi tournées constamment et avec une foi ardente vers le souci de la religion et de la présence de Dieu dans les œuvres humaines, en un mot vers l'amélioration de la pensée et de l'expression, par la vertu et par la foi, on ne saisira jamais ce qui détermine l'action des plus grands esprits dans tous les temps.
Et Descartes lui-même, faut-il le faire parler et évoquer sa soumission si simple et comme enfantine aux préceptes de la religion et au respect de la foi chrétienne? Quoi qu'en ait dit et
(1) Pierre de Bérulle, Discours de V Etat et des Grandeurs de Jésus. Édition 1866, in-8, page xxxiv.
(2) Lettres de saint François de Sales adressées à des gens du monde, Techener, 1865, jn-12, page 14'».
« J'AI LA RELIGION DE MA NOURRICE » .'{Ol
répété la cohue de ses soi-disant disciples et de ses commentateurs, qui se sont eiïorcés de rabaisser son œuvre à leur portée, allons, comme ils ne l'ont pas fait, droit vers la vérité.
Baillet rappelle les liens qui, précisément, attachaient le philosophe à Bérulle : « Descartes, dans les séjours qu'il avoit faits à Paris en différents temps, voyoit fréquemment le cardinal de Bérulle et les principaux membres de l'Oratoire, tels que les Pères de Condren, Gibieuf, etc.; et c'est même à ce cardinal qu'il avoit confié le soin de sa conscience. » Et, à l'occasion de la mort de M. de Bérulle, Baillet dit que « M. Descartes perdit, en sa personne, un excellent directeur )>... Il ajoute que Descartes, « après la mort de M. de Bérulle, eut la satisfaction de trouver de ses disciples aux mains desquels il put confier la direction de sa conscience ».
Descartes lui-même nous laisse-t-il à ce sujet dans l'ignorance? Sans avoir à rappeler ses prodigieuses études, recherches et découvertes sur le Dieu créateur, sur l'immortalité de l'âme, ne le voyonsnous pas porter virilement et joyeusement le léger fardeau d'une foi sincère? « Jacques Regius, fameux théologien de Leyde, tenta d'engager avec le philosophe une dispute sur les fondements de la religion. Pour couper court, Descartes lui déclare : J^ii la religion de mon Roi (c'est la fameuse maxime du temps : Ciijus regio, ejus religio, née de la nécessité de se rattacher à une autorité reconnue dans le désordre des guerres de religion); et, comme le disputeur insiste. Descartes traite comme il le mérite le pédant indiscret : J'ai la religion de ma nourrice, dit-il, et l'on n'en put tirer rien de plus. »
La reine Christine de Suède, qui se convertit du protestantisme au catholicisme, a témoigné que « M. Descartes avait beaucoup contribué à sa conversion et qu'il lui en avoit donné les premières lumières (i) ».
(1) Relire la lettre de la reine Christine attestant que Descartes est mort « dans notre religion ». Édition des Méditations métaphysiques de 1724, chez Huart (tome l", en tête de l'ouvrage). — Relire aussi V Introduction du duc de Luynes où est affirmée l'union indispensable de la raison et de la foi. — En ce qui concerne les sentiments religieux de Descartes, voir Pensées de Descartes sur la Religion et la Morale, par l'abbé Émery, Paris, 1811, in-8, page 112 et passim. 11 est bon aussi de consulter les lettres inédites de Descartes, publiées par Cousin dans ses Fragments philosophiques (tome III,
[Myi LA QUESTION DE L'ENSEIGNEMENT
Descartos mourut, comme on sait, à Stockholm, après une courte maladie, dans la maison de son ami, Pierre Chanut, ambassadeur du Roi, un prêtre ne l'ayant pas quitté dans sa brusque agonie et lui ayant donné les secours de l'Église au milieu d'une assemblée agenouillée et s'unissant aux prières que le prêtre adressait à Dieu pour la recommandation de son âme.
Au lendemain des guerres de religion, dans le doute profond qui agitait encore l'Europe, et la France en particulier, sur le parti à prendre dans les choses politiques, sociales et religieuses, la pensée du philosophe se portait, naturellement, sur les directions à donner, dès l'enfance, à la culture des esprits. C'était, comme dans tous les temps troublés, la question de l'enseignement qui dominait. Pas un esprit sérieux, pas un père de famille qui ne comprit que le vrai problème était là.
Le duel était donc engagé entre la tradition scolaire-scolastique
pages 100 et suivantes). Une simple citation, extraordinaire par sa précision; il écrit au Père Mersenne, le jour de Pâques 1641 : « Vous verrez dans ma réponse à M. Arnauld que j'y accorde tellement avec ma philosophie ce qui est déterminé par les Conciles touchant le Saint-Sacrement que je prétends qu'il est impossible de le bien expliquer par la philosophie vulgaire... Aussi n'ai-je pas voulu le taire, afin de battre de leurs armes ceux qui mêlent Aristote avec la Bible..., etc. » {Fragments philosophiques, tome III, page 110). — Au sujet des problèmes qui agitaient l'esprit de Descartes, il n'est pas possible de négliger tout à fait les relations qu'il eut avec les Illuminés et les Eose- Croix. Il fut certainement en contact avec eux: à diverses reprises, durant ses séjours en Hollande; mais rien n'indique qu'il soit entré dans leurs cadres ni que son esprit ait subi leur propagande. On a dit, à tort, que les Illuminés venaient de France. D'origine sans doute alexandrine, ils avaient eu leur développement surtout dans l'ancien Empire germanique, dans la haute Italie et sur le Rhin, d'où ils étaient passés en Hollande. Richelieu les avait écartés résolument du royaume de France. En Hollande, et par la suite, en Angleterre, ils trouvèrent des appuis qui se confondaient avec les sentiments d'hostilité contre l'Espagne et contre la Papauté. Il semble bien qu'il y eut un rapprochement entre eux, les « frce-comtes » et les « free-maçons ». Tout cela n'avait rien à voir avec les tendances françaises et la thèse éminemment cartésienne, cherchant la conciliation de la foi avec le bon sens et la raison. Sur les visions, voir le grand ouvrage de fioerrcs : La Mystique divine et diabolique, traduit par Sainte-Foi, Poussielgue, 185'i 5 volumes. — Sur la Maçonnerie en Hollande et son développement en Angleterre, voir G. Ilanotaux, Mon Temps, tome II, pages 474 et suivantes. — Pour avoir une idée complète de la principale des thèses physiques soutenues par Descartes, thèse rejelée à tort par une certaine science « moderne », il est intéressant de se ren.seigncr sur la conception de l'antiquité chinoise au sujet du Tourbillon et de la doctrine du ]'ide et du Moucemrnt, origine de la création précisément dans le Tourbillon. On lira avec fruit le précieux volume des Essais annamilcs de Pham Ouj'nh, ministre de l'Annam (Hué 1937, in-8, pages l'iO et suivantes). Descartes avait pu être renseigné à ce sujet par ses maîtres, les Jésuites de La Flèche.
LE LANGAGE ŒUVRE DE LA l{AISON ;5(i;{
et l'esprit de recherche moderne; par suite, entre le latin et la langue usuelle, entre le monopole des universitaires et les dilTérentos formes de renseignement libre, soit laïc, soit séculier ou régulier, en particulier les collèges de Jésuites.
Nous avons dit avec quelle franchise Descartes se prononçait dans le Discours de la méthode : « Je jugeois que l'on ne pouvoit rien avoir bâti de solide sur des fondements si peu fermes, etc. » En fait, il rompait avec le passé, avec le latin, avec la scolastiquc et les universitaires.
Ainsi tout se tient dans son esprit, la philosophie, la foi chrétienne et son sentiment sur la question du langage qui l'occupa et le préoccupa toujours. Il disait avec force que « le langage n'est pas le produit de la sensation, mais l'œuvre de la raison »... « Sans le langage, l'édifice de la pensée, le soutien de la raison, de la science, de la philosophie ne peut s'élever (1). »
Ce n'est pas tout. Le philosophe donnait, non seulement à la langue, mais à la littérature, à la poésie, une valeur de pénétration dans les esprits aussi puissante qu'indispensable. Ses songes lui avaient révélé que les poètes, « même ceux qui s'occupent de bagatelles )), étaient pleins de sentences plus graves, plus sensées, mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes. Il attribuait cela à la chaleur de l'enthousiasme et au rayonnement de l'imagination, le tout « faisant lever les semences de la sagesse déposées en l'esprit de tous les hommes, de même que le feu éclate par les étincelles des cailloux, avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant que ne peut faire la raison des philosophes ».
On pense si le groupé d'amis qu'on appelait déjà les descartistes s'enthousiasmait à recevoir cette manne, pour ainsi dire céleste. Ces disciples se pressaient de plus en plus nombreux et choisis autour de l'homme qui, en son rêve, avait reçu, on s'en souvient, le Corpus poetarum. Ces orateurs, ces écrivains, ces poètes, ces prêtres, ces savants entendaient être compris, alors qu'ils parlaient le langage de la Raison, en même temps que celui de la Foi.
Or voici qu'autour des premiers adhérents, le Père Mersenne,
(1) Voir le conimeulaire de J. Millet, Histoire de Descartes, page 118.
304 DESCARTES ET SERIZAY
le cardinal de Bérulle, Silhon, etc., se rangent des hommes nouveaux dont un prochain avenir appréciera l'autorité et le caractère : d'abord Chapelain, qui sera le grand conseiller littéraire de Richelieu et l'un des fondateurs de l'Académie française; on lui communique, avant qu'elles soient publiées, les découvertes de Descartes; avec son ami Silhon, il applaudira au succès du Discours de la Méthode; il s'unit à Balzac, qui a reçu le Discours des mains de l'auteur, pour appeler familièrement Descartes : notre grand Démon; et c'est lui qui, avec Clerselier, fera paraître la première édition des Lettres du philosophe.
Un autre fondateur de l'Académie française, Serizay, sera le grand animateur de la Compagnie que Richelieu aura adoptée, c'est lui qui sera chargé de tout l'appareil officiel des règlements, des lettres patentes qui créeront et organiseront le corps nouveau. Descartes a connu Serizay, sans doute, par le Poitou; c'est un homme bien à lui; c'est aussi un ami de ce Silhon si dévoué au cardinal et qui paraît un fameux recruteur. Voici encore Desargues, le grand mathématicien et architecte, le maître de la perspective qui travailla, avec Lemercier, à la construction du Palais-Cardinal; voici Charnacé, le diplomate raffiné, agent de la politique de Richelieu en Hollande et en Suède; voici Gureau de La Chambre, médecin du chancelier Séguier, médecin ordinaire du Roi, qui a l'oreille des grands, qui s'est d'ores et déjà prononcé avec énergie contre l'usage du latin dans les études scientifiques et qui, dans son livre Les Caractères des passions, met Descartes de plain-pied avec Socrate (1).
Ces esprits éminents, graves et posés, sont tous de l'entourage intime du cardinal. Comment pourrait-on supposer qu'ils n'ont eu aucune communication avec lui, quand il s'agissait de l'avenir de la langue et que tous donnaient leurs soins au progrès de la culture française, s'appliquaient à former la jeunesse et l'esprit public?
Une fois avertie, l'histoire peut-elle s'en rapporter exclusivement aux vanteries de ce Boisrobert, de ce plaisantin dépravé, de cet
(1) En ce qui concerne l'ensemble du groupe et les rapports de chacun de ses membres avec Descartes, voir Meillet, oj). cit., page 329, et, dans le premier volume de la nouvelle édition de la Correspondance de Descartes, chez Alcan, la table des noms propres.