‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 257 sur 367 · L'AUTORITÉ DE LA LANGUE ET DE L'ESPRIT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L'AUTORITÉ DE LA LANGUE ET DE L'ESPRIT FRANÇAIS

et de vous faire directeurs de ce riche et pompeux prytanée des belles-lettres, donnant un honnête et doux repos à toutes les personnes de ce genre qui l'auroient mérité par leurs travaux. C'eût été là, Messieurs, dans l'intention du grand cardinal, le premier et plus noble ouvrage de la paix... Pouvait-il mieux témoigner à toute la terre la grande opinion quHl avoit de vous qu'en vous établissant., s'' il eût vécu un peu davantage., une espèce de souveraineté perpétuelle sur ce quHl y avoit de plus éminent dans le monde et de plus connu pour les lumières de V esprit? »

U Europe entière., toute la terre., dans le monde : voilà donc jusqu'où s'étendaient les vues du cardinal; soutenir partout et dans tous les pays, par l'expansion de la langue et de la culture françaises, les études supérieures, le labeur intellectuel, si longtemps pauvre et abandonné, l'aider, le secourir, faire de l'Académie, en un mot, un prytanée universel des lettres et des sciences.

C'était là bien autre chose que les étroits conciliabules et les chambres closes des amis de Conrart; Richelieu visait à répandre l'autorité de la langue et de l'esprit français sur tout le domaine de la pensée. La fondation de l'Académie n'était que le premier pas vers cette entreprise vraiment cardinalice et royale. Et c'eût été « le premier ouvrage de la paix ».

Après la mort de Richelieu, l'injustice des polémiques médiocres, la mesquinerie de la gendelettrie, honteuse de ses platitudes à l'égard du maître défunt. Que l'on ouvre seulement le Parnasse royal et les Epicinia Musarum de Boisrobert, si l'on veut se rendre compte de l'excès de la flatterie pensionnée, et l'on comprendra pourquoi les mêmes hommes ont ramené à leur taille les projets du grand ministre défunt, pour ne pas se heurter aux passions politiques des temps nouveaux.

Richelieu, comme on vient de le voir, avait envisagé les résultats grandioses de la victoire qui allait, par ses soins, se déclarer à Rocroi; il avait eu le juste pressentiment de la situation nouvelle que l'unité achevée et la puissance militaire assureraient à la France dans le monde, et il couronnait ces succès par l'expansion magistrale de l'autorité intellectuelle du pays le plus éclairé de l'Europe. Il avait prévu, en un mot, ce que, cinq ans après sa

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mort, Conrart écrivait à son ami Rivet, en 1647 : " La langue française est maintenant connue et aimée de presque tout l'Occident. »

La conception suprême du cardinal n'était donc pas un rêve. Par la création de l'Académie, l'esprit français, purifié, comme la langue elle-même de la grossièreté, de l'obscénité, de la préciosité, n'aurait qu'à poursuivre, dans la paix, ce travail de pénétration dans le monde qui inaugurerait l'âge classique.

Telles sont les raisons authentiques de la vigilance avec laquelle le cardinal se penchait sur l'enfance de l'Académie, du soin qu'il prenait de la grandir et de l'élever aux yeux de l'opinion, du souci qu'il avait d'affirmer son autorité.

Et, en ce point encore, nous sommes amenés à reviser ce qu'on a dit de son attitude dans un débat littéraire qui a fait grand bruit : il s'agit de la fameuse Querelle du Cid et des sentiments du cardinal à l'égard de Corneille.

Richelieu et Corneille. La querelle du « Cid ».

Richelieu jaloux de Corneille! Misérable calomnie qui salit grossièrement l'histoire des lettres et l'histoire de la France au Grand Siècle. Ecartons ici encore le mensonge pour faire place à la vérité. Richelieu s'intéressait grandement aux choses du théâtre, voilà ce qu'il faut tout d'abord reconnaître pour replacer l'affaire dans l'ambiance des esprits et du temps.

Le théâtre fut, à toutes dates, une émanation pour ainsi dire naturelle, significative, du génie français. C'est un propos courant que le peuple français n'a pas l'âme épique, — ce qui est d'ailleurs injuste, puisqu'il a produit le cycle des chansons de geste; mais cette observation s'explique jusqu'à un certain point par le fait que, dans l'âge classique, la veine créatrice française s'est appliquée surtout à la littérature dramatique. Peut-être une telle tendance tient-elle à la disposition qui, au dire des historiens de l'antiquité, caractérisait le génie gaulois, le goût du beau langage, argute Joqui. Or, sur la scène, on cause!

En fait, c'est par centaines, par milliers qu'il faudrait dénom-

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