‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 259 sur 367 · VZ LE THÉÂTRE TRIBUNE ET TRIBUNAL · texte numérisé non relu

VZ LE THÉÂTRE TRIBUNE ET TRIBUNAL

la scène par la transposition du théâtre antique. Les œuvres de Plaute, de Térence, de Sénèque ont été les modèles passionnément copiés, imités. Le théâtre avait pris, dès lors, une ampleur, une noblesse, une autorité qui, sans parler de la comédie, déterminent l'apparition de ces t7jpes qui vont s'imposer à l'esprit public : le héros tragique, le grand amoureux, parfois même le martyr, le saint; car le théâtre n'a pas renoncé à l'une de ses antiques traditions, la représentation des sujets religieux.

On doit même remarquer que le protestantisme, avec son goût pour le prêche en langue vulgaire, a pris au théâtre, comme dans la littérature en général, des initiatives heureuses. Théodore de Bèze, très occupé d'autre part, a écrit une tragédie. Abraham sacrifiant, qui eut un réel succès. De la même veine, il faut citer les trois Tragédies saintes de Desmasures, parues au fort des guerres de religion, David combattant, David triomphant, David fugitif, empreintes d'un esprit calviniste et politique, non sans plaindre les souffrances de la persécution, exposées en ces termes dans le prologue :

Innocent poursuivi, qui, par force et par guerre Des malins, suis contraint d'abandonner ma terre Pour éviter do mort le poursuivant danger, Emmenant avec moi en pays étranger, Pour souffrir désormais des peines mille et mille Et vivre en dur exil, femme, enfants et famille.

Ce cri, cette fuite, cette « tragédie » au réel inspire la tragédie au théâtre. La Saint-Barthélémy restait fichée au cœur de ces persécutés. Violence! Vengeance! Appel à la justice divine. Le théâtre était ainsi une tribune et un tribunal. La même génération en entendra bien d'autres : elle entendra un autre huguenot, Schelandre, dans son étonnant Tyr et Sido7i; elle entendra Maynard, lui aussi protestant d'origine; elle entendra le libertin Théophile dans Pyrame et Thisbé; Tristan L'Hermitte fera jouer sa Marianne au moment où Mondory joue le Cid.

Comment les maîtres du pays, dans la crise prolongée où ils ont tant besoin de l'opinion, ne se seraient-ils pas servis d'un tel moyen de toucher les âmes?

Une émotion plus générale, sinon plus profonde, avait suivi

DANS L'ATTENTE DE CORNEILLE mii

l'invasion du goût italien et espagnol qui avait donné jour à l'extraordinaire succès de VAstrée : c'était l'apparition sur la scène du style champêtre de convention par la Bergerie on Bergerade, exaltant le « retour à la nature » et ce sentiment si naturel, l'amour.

D'Urfé lui-même n'avait pas dédaigné le théâtre; mais le chefd'œuvre du genre fut, au-dessus d'un fatras dramatique désespérant, une œuvre digne du souvenir, les Bergeries de Racan, ce gentilhomme terrien disciple de Malherbe, et déjà si proche de Corneille (1).

Les grands événements de l'heure ont grandi les exigences du Français : devenu héroïque, il lui faut, non plus des bergers, mais des héros. La Fare, dans ses Mémoires, nous a fait connaître les dispositions du siècle à ses débuts. Rehsons cette belle page déjà citée : « L'esprit et la hardiesse personnels furent d'un grand usage et il fut permis d'avoir le cœur haut et de le sentir. Ce fut le siècle des grandes vertus et des grands vices, des grandes actions et des grands crimes; après que celui qui fut commis en la personne de Henri III eut laissé à Henri IV, non pas un trône où il n'y eût qu'à monter, mais une couronne à conquérir, le Royaume éprouva, pendant le reste de ce siècle, tout ce que la rébellion lui pouvoit faire essuyer... (2). » La rébellion, l'ambition, les ligues, les frondes, les meurtres politiques : mais c'est la tragédie; la lutte entre la passion et le devoir, la volonté domptant les sentiments, le sacrifice consenti par la vertu, l'honneur la gloire; nous y sommes : c'est le héros! Héros grec ou romain, chevalier ou martyr, périssant pour son Dieu, pour sa patrie, pour la femme aimée. Le drame, le drame absolu. On attend... Mais qui donc attend-on?... Corneille!

Nous sommes à l'heure où les guerres de religion ont remué dans ses couches les plus profondes la masse nationale. Des chocs terribles, des destructions infinies, le sol rasé, des peuples en fuite, en exil; l'Espagnol à Paris, le lanquesnet partout. Et pour quels endemains, mon Dieu! Ces maux sont-ils sans remède? La nation interroge son courage. Il lui reste une ressource, l'union dans

(1) Et parfois même de Hugo (voir Duc de la Force, Le Beau passé, tome II pages ISS- IR?).

(2) Voir ci-dessus, tome IV, page 4.

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l'énergie : elle le sait. A son appel, un chef se présente : Henri de Navarre. Elle obéit, une discipline exaltée s'oiïre à elle. La France se rallie à son panache blanc; elle se rue dans les décisives journées de son relèvement : Arques, Fontaine-Française. La vie est un drame, le théâtre s'oiïre à la vie. Le type est en scène : le héros!

C'est dans cette atmosphère que le jeune du Plessis de Richelieu a été élevé par les siens, les deux combattants de la Ligue; le « moine » et le « prévôt ». Les circonstances feront de lui un évêque, c'est entendu; mais, au fond, il reste un cavalier, un élève de l'Académie des armes, un homme de vie active et forte, qui commandera à La Rochelle, au Pas de Suse, dans le Roussillon, quand il le faudra, sous l'ombre du chapeau rouge; homme public d'une vertu mâle, — selon sa propre expression, — qui luttera le front haut, qui parlera un langage net et clair pour être compris et obéi, le langage du commandement.

Il aime le théâtre. Assurément! Comment ne l'aimerait-il pas quand le théâtre parle et veut être entendu par les Français qui veulent l'entendre? Corneille, homme de cette génération, féru d'honneur, jaloux de la gloire, d'un génie fier, et fier de son génie, s'adresse à ces hommes et leur parle en homme.

1635-1636. — La France est déchirée par de nouvelles luttes intestines et menacée du dehors. L'Espagnol est, une fois encore, en marche sur Paris. Marie de Médicis, la Florentine, vi^nt de quitter la France et elle a pris pour refuge les terres espagnoles, emportant dans sa tête obstinée une haine farouche contre le glorieux gouvernement qui succède à sa lamentable régence. La diplomatie du cardinal ministre, engagée dans les aiïaires de Lorraine, d'Italie, des Flandres, rameute le monde pour une guerre qui, cette fois, sera décisive, avec toute la maison d'Autriche, dont l'hostilité encercle la France. Une émotion profonde, un sentiment unanime a secoué l'énergie nationale, comme du temps de Henri IV, et l'a lancée contre le même adversaire : la France se retrouve France.

Corneille, Normand dont l'esprit est aux écoutes, restera-t-il -indifférent? N'éprouvera-t-il pas ces tourments qui bourrèlent

LES VRAIES RELATIONS DE RICIIELIEL- ET ])]■] CORNEILLE :n:>

Jes âmes, quand le sort de la patrie est en jeu? Jusqu'à ces années 1635-1636, il a puisé l'inspiration dans les caprices de l'amour. Il a fait jouer, avec un succès qui a lancé son nom, Mélite^ Clitandre, la Veiwe, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, Vlllusion. A peine, en écrivant Médée, a-t-il tourné les yeux vers les légendes antiques. Tout cela reste encore « style Régence ». Il s'est distingué, cependant, par la netteté de la langue, la souplesse du dialogue, l'habile observation des détours de l'âme, le charme de l'expression. Il est quelqu'un. Mais soudain, c'est la crise, la guerre!

Mais Rome ignore encore comme on perd des batailles ; Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles, Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir; Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir (1).

Et le Cid parait ! Après le Cid se succéderont Horace, Cinna, Polyeucte! Tous, drames de l'énergie. Hommes et femmes, des héros! Brusque volte-face dans l'œuvre et dans l'inspiration du poète qui n'a jamais été bien comprise ni expliquée. Faut-il dire que la critique, — même celle de Sainte-Beuve, — sait peu l'histoire, qu'elle connaît mal la réalité, qu'elle s'attarde au jeu des mots, du convenu, du « déjà dit )>. Les trois coups sont frappés : la tragédie cornélienne entre en scène. Et Richelieu sera-t-il donc le seul à ne pas comprendre? Car on affirme que Richelieu n'a pas compris Corneille. Richelieu, assure-t-on, est un auteur dramatique; « il est jaloux de Corneille ! » Telle est la leçon accréditée depuis des siècles !

On vient, heureusement, d'y regarder de plus près. De récents travaux ont fait la lumière, ont relevé d'indignes erreurs, ont dissipé d'absurdes obscurités; il est démontré qu'on ignorait tout des vraies relations entre Richelieu et Corneille (2).

Les deux hommes, — on devrait dire les trois hommes, en

(1) Horace (1637).

(2) Voir Gasté, La Querelle du Cid, 1898, chez Welter, in-8; F. Bouquet, Les Points obscurs de la vie de Corneille, Paris, Hachette, in-8, 1888; Calvet, Polyeucte de Corneille, Mellotée, in-12; et surtout Louis Batiffol, Richelieu et Corneille, 1936, in-12, Cahuann- Lévy.

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