G LA BOUE DU RUISSEAU
nommant aussi Descartes, — avaient pour destinée providentielle d'être contemporains. Témoins des orages qui s'abattraient sur la France, ils avaient pour mission de travailler, en môme temps, avec la même passion, forte et raisonnable, à son salut et à sa grandeur, par la langue, par le bon sens, par le courage, par un génie pareil, et de gagner la cause du pays pour le grand honneur de l'humanité. De leur union, le Grand Siècle allait naître.
Richelieu jaloux de Corneille! Quelle basse gendelettrie a pu inventer cette misérable calomnie et l'imposer à une lamentable crédulité ?
En décembre 1636, le Cid éclate (1). Il est accueilli par un hourra. Le public est emporté par un vent d'enthousiasme : une tension, une joie profonde le remuent jusqu'aux entrailles. Une crise littéraire? Non! Une tempête d'âmes! Les habiles arrangeurs d'incidents dramatiques, les amateurs de bergères faciles et précieuses, les beaux parleurs sont affolés, assommés. Qu'est-ce que pesaient désormais un Mairet, un Scudéry, un Claveret, rats de lettres grignotant dans les caves de l'hôtel de Rambouillet? Une campagne sournoise se propage aux tables des cabarets et autour de quelque alcôve prétentieuse, contre cet événement sublime; des propos se colportent; des libelles se glissent sous le manteau, dans ce Paris où les mauvais propos et les mauvais garçons sont si généreusement accueillis. La boue du ruisseau fait une marée dont le Normand inexpérimenté de la gloire s'irrite.
Corneille relève brutalement ces coups fourrés dans son Excuse à Ariste d'où son orgueil blessé laisse tomber ces vers magnifiques, mais terribles, qui vont se retourner en armes empoisonnées contre leur auteur.
Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans, Par leur seule beauté ma plume est estimée; Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
(1) Sur la (laie, fin décembre lOrîfj, ot sur los conditions do la représentation au théâtre du Marais protégé par Richelieu, voir le récent et e.xccliont ouvrajifc d'André Lenioine, La Première du Cid, Hachette, pages 10 et suivantes.