RICHELIEU SAIT APPRÉCIER LES HÉROS ESPAGNOLS
Et, en plus, les deux vers à l'adresse de ces Messieurs qui se piquaient d'être des auteurs à talent :
Je pense toutefois n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'égal...
Un mépris si hautain, quel coup de massue sur la tête des jaloux matés, et quels bravos dans l'opinion, fière d'avoir applaudi le Cid! L'auteur se dressait dans sa gloire. Corneille!
Les rats étaient sortis de leur trou : mais, quoi? Gomment mordre un tel lutteur? Le public s'étant prononcé, à quel juge faire appel? On pensa au maître suprême, le cardinal de Richelieu. Mais le cardinal avait autre chose à faire. La France était en péril : 1636! L'année de Corbie!
Le ministre savait, bien entendu, quelque chose de la querelle cornélienne. On a dit et répété qu'il avait, même avant les autres, pris parti contre le poète, parce que le Cid était un héros espagnol. Comme c'est mal connaître l'homme, le temps, la France! Est-ce qu'il est jamais arrivé que la France, quand elle se bat contre un ennemi qui se bat bien, insulte le courage de son adversaire? Tout au contraire : pour exhausser son propre honneur, elle gonflerait plutôt la vaillance hostile. Il suffît de rappeler l'accueil que Richelieu fit au plus grand général espagnol, Spinola, jusqu'à être accusé de je ne sais quelle complicité avec lui pour faire durer la guerre (1).
Et comment ne pas évoquer les paroles de Bossuet, dont la jeunesse avait connu les heures de Rocroi : « Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauroient réparer leurs brèches, demeuroient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute et lançoient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaine qu'on voyoit porté dans sa chaise et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. »
(1) Nous avons trouvé cette accusation nettement exprimée dans des Extraits inédits des Mémoires du garde des Sceaux Marillac, écrits par celui-ci peu de temps avant sa mort. — Archives de M. Gabriel Ilanotaux, manuscrits du xvii"' siècle.