LES RAISONS DE L'INDIGNE LÉGENDE
main de Citois, le médecin qui écrivait souvent, la nuit, sous la dictée du cardinal. Or, les notes émanant du « maître » sont, toutes, en faveur de Corneille; toutes, elles atténuent les critiques et demandent des adoucissements : « 11 faut un tempérament... » « Il faut adoucir cet exemple... », etc. L'impression générale ressort de ce fait qu'un passage des Sentiments blâmant la vanité de Corneille est effacé à la demande du cardinal, et que son appréciation personnelle est exprimée par ces paroles, jetées à la volée, mais nettement favorables au poète : « Bon, mais il y falloit jeter quelques poignées de fleurs. »
Il reste à expliquer comment la légende de l'hostilité et de la jalousie de Richelieu, en tant qu'auteur dramatique, à l'égard de l'auteur du Cid^ a pu se créer.
La chose s'explique, d'abord, par les mêmes raisons que la méconnaissance générale, qui fut longtemps celle de l'histoire de France, relativement à Richelieu. Le point de départ, nous l'avons dit, s'en trouve dans l'explosion du soulagement qui éclata, après la mort de Louis XIII, lorsque la régence d'Anne d'Autriche appela au pouvoir ceux qui avaient été les adversaires du cardinal et ameuta l'opinion contre le grand homme d'État qui avait fait peser si lourdement le poids de son autorité sur le pays, sur la Cour, sur les grands, sur les partisans de la cause espagnole, sur la Reine elle-même.
Pour l'histoire, ce temps s'appelle la Fronde. Est-ce clair? Les prisonniers sortirent de la Bastille avec leurs plaintes, leurs griefs, leurs Mémoires qu'ils avaient eu le temps d'écrire et de cuisiner au sel de leur rancune; les ambitieux, les déçus, les favoris de Gaston, les amis de la Chevreuse, les jansénistes, les parlementaires, les protestants, les libelhstes firent chorus.'
Louis XIV, fils de « l'Espagnole », ayant reçu cette tradition, laissa tomber, non sans quelque satisfaction, la gloire du cardinal, qui eût porté ombrage à celle de sa couronne.
La duchesse d'Aiguillon fut mise au rang des Marion de Lorme et des Ninon de Lenclos par la cohorte des pamphlétaires et des polémistes hollandais; et l'histoire s'écrivit d'après Morgues, d'après Tallemant, d'après les grotesques, les salisseurs, et les
INSINUATIONS PERFIDES xn
publicateurs de la Milliade. Richelieu, c'était « la robe rouge ». L'opinion, dans son ignorance magnifique, accepta, comme on dit, sans y aller voir. Le théâtre, le roman, la polémique libérale, Fimpéritie scolaire puisèrent à pleins seaux dans ces sources adultérées. L'injure et l'injustice s'installèrent. Le romantisme, avec Victor Hugo, Alfred de Vigny et Alexandre Dumas, se gava de cette pâture.
La gendeletterie du temps avait facilité cette manœuvre. Après avoir encensé, avec une si misérable platitude, le maître tant qu'il vivait, elle comprit qu'il fallait se retourner contre lui pour se laver elle-même de son indignité. En l'année 1653 (c'est-à-dire dix ans après la mort du cardinal), parut VHistoire de V Académie française, rédigée par Pellisson, inspirée par Boisrobert. On apprit et on admit que, pour la création de l'Académie, Boisrobert avait été l'inspirateur et l'organisateur. En ce qui concerne la Querelle du Cid, les insinuations perfides se glissèrent dans un récit d'autant plus agréable pour les auteurs dramatiques que Corneille encombrait encore la scène.
Pellisson écrivait donc : « Il ne faut pas se demander si la gloire de l'auteur du Cid donna de la jalousie à ses concurrents; plusieurs ont voulu croire que le cardinal lui-même n^en avait pas été exempt et, qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et qu'il lui donnât pension, il çit avec déplaisir le reste des travaux de cette nature, et surtout ceux où il avait quelque part, entièrement effacés par celui-là. » Voyez-vous le raffinement et le glaive à deux tranchants? Voilà Richelieu auteur dramatique! Et jaloux de Corneille! C'est officiel, donc incontestable. Et voilà de quoi satisfaire les curieux d'anecdotes, les copistes à gages, les dénigreurs impuissants.
Conclusion sur la langue française.
Revenons à notre sujet : Richelieu, la langue et les lettres. Le fait incontestable, c'est le soudain essor pris par la langue et la littérature françaises au moment même où le pays, sous la haute direction du cardinal de Richelieu, scellait son unité et projetait son rayonnement sur l'Europe, sur le monde.