M 1 LA RAISON
notre Richelieu dira à son homme de l'art, Lemercier : « Je suis mon architecte (1). » •
L'architecture rationnelle.
La raison : C'est elle qui, par l'art d'abord, va dominer toute l'œuvre intellectuelle. Le siècle nouveau se soumettra à ce concept essentiel qui, non par imitation, mais par inspiration, naît dans les esprits et se soumet l'homme tout entier.
Pour n'invoquer qu'un témoignage, rappelons seulement la préface qu'adresse à M. de Saint-Aignan, le poète tragique Tristan L'Hermitte au moment même où Descartes, écrit le Discours de la Méthode, et où Richelieu fonde l'Académie française.
D'abord, ces deux vers :
L'esprit tout plein de la chaleur Dont la raison s'exprime avec magnificence...
et, ensuite, ces lignes de simple prose qui appuient et précisent : « Je parle de ces diverses habitudes que la Raison établit en nous, et que Von ne gagne que par la violence; cette sagesse vigilante qui .règle avec tant d'autorité les passions qui débordent, et qui se conserve le pouvoir de les calmer, lorsqu'elles sont le plus émues; qui donne la preuve, par mille soins, d'une ardente amour pour la gloire, faisant bien à tout le monde avec tant de facilité, d'ordre, et de grâce. »
Quel chant dans les mots! La raison, la magnificence, la règle, la violence, les passions, la gloire, la facilité, V ordre, la grâce! Et, par suite, quelle symphonie des idées! Le monument, avec sa lumière diffuse d'en haut et distribuée d'une égale dispensation à tout l'édifice, la forme ronde dont les lignes tendent toutes à un centre commun, telle est la conception artistique qui répond à cet élan de l'âme française.
Ne nous écartons pas de notre sujet : la volonté qui va être celle du maître, s'exerce sur la création maîtresse, l'architecture.
(1) On pourrait ajouter à ces noms illustres, celui de Rabelais, qui fut, comme on le sait, le grand ami de Philibert Delorme et qui aurait collaboré au livre du Vrai et parfait amour, dans lequel l'hellénisme, l'architecture, et l'alchimie se donnent la main », — connaissances spéciales qui inspirèrent à l'auteur de Pantagruel l'architecture de l'abbaye de Thélème. — Voir Préface de Rathery a l'édition du lîabclais de la maison Didot, 1882, in-12, page 55.
« Rr)MA LOCUTA EST » . 345
Toute capitale doit être une Rome.
Nous avons sous les yeux une gravure ancienne, en couleurs, représentant Rome dans sa splendeur : au premier plan, à droite, un obélisque; à gauche un portique à colonnade donnant ouverture sur un temple à coupole; dans le fond, une longue galerie percée de fenêtres en plein cintre et couronnée par une balustrade, audessus de laquelle se développe une rangée sans nombre de statues; au milieu, une fontaine dont le jet aérien laisse tomber son eau dans des vasques s'élargissant; au second plan, un arc de triomphe sommé d'un quadrige, et, en arrière, une colonne Trajane ; au loin enfin, un Colisée aux étages superposés. Telle était l'idée qu'on se faisait de la Rome des Césars.
Eh! bien, l'inspiration vient de là : on ne pouvait plus admettre qu'une capitale fût digne de ce nom, si elle était autre chose que cette « Rome dans sa splendeur ». Paris devait avoir, dorénavant, ses « galeries », — celles du Louvre, rejoignant les Tuileries, — son « Panthéon », une place centrale avec des fontaines au jet d'eau tombant en s'élargissant dans des vasques superposées, son « Arc de Triomphe », son « Colisée », sa « colonne Trajane, etc.. » Rome avait parlé : Roma locuta est.
L'architecture « rationnelle -» devait se substituer au désordre du moyen âge, sans se soucier d'altérer la silhouette dentelée de la vieille cité de nos Rois. Il fallait, à Paris, des horizons plus vastes, avec des monuments dignes de sa gloire nouvelle, et meublant l'espace.
Ce sera donc, d'abord, la coupole, — la coupole de la Rotonde, — qui, venue de Rome, imposera, par la volonté du cardinal, de l'unité à l'architecture religieuse française. Elle lui donnera son caractère moderne et la courbera en ruche d'abeilles sur le ciel de Paris, dégagé et éclairé.
Tout en respectant, dans l'Ile et sur la rive droite, les clochers et les tours, on arborera, sur la rive gauche, les frontons et les dômes; et, tout autour, les maisons bourgeoises neuves, dont la brique fardera de rouge la figure crasseuse des vieux quartiers périmés.
La coupole! D'où vient donc la coupole? Et pourquoi cette
310 LA COUPOLE FRANÇALSE
préférence de la part du cardinal? Voyons comment elle a été adoptée par lui et par son temps.
Née en Orient, la coupole a fait route de Perse àConstantinople, où elle a couronné Sainte-Sophie, à Venise; où elle s'est posée sur Saint-Marc. De bonne heure, elle est venue en France; elle s'est multipliée à Saint-Etienne et Saint-Front de Périgueux, à Cahors, à Angoulême, dans les vieilles églises du Languedoc et de l'Ouest (1). De nef en nef, elle vola de Poitiers à Angoulême, à Fontevrault, et même sur la Loire, donnant une atmosphère aérienne à la maison de Dieu et appelant vers sa demi-sphère la prière comme un encens qui monte vers la voûte céleste.
Le gothique flamboyant, lui-même, l'avait, en se jouant, placée au milieu de la fantaisie du château d'Anet, comme sur la chapelle vénérée du pèlerinage de Notre-Dame des Ardilliers. En fait, nos « maîtres de l'œuvre » se sont toujours transmis la science de cette construction, et il est même à noter qu'ils n'ont pas eu à s'inspirer de la technique de Bramante et de Brunelleschi. Les architectes français, comme le fait observer le chanoine Chenesseau, tout en n'empruntant plus au gothique ses formes précises, ont toujours subi l'ascendant de ses lignes et de ses proportions (nécessitées par les grandes assemblées religieuses du catholicisme). 11 y a même, dans le dôme des Invalides, une réaffîrmation très nette du verticalisme.
Voilà, en effet, ce qui distingue nettement la coupole française delà coupole italienne (2). Et notre savant ami peut ajouter : « La
(1) Cet itinéraire très sommaire est indispensable pour rappeler la part que les Croisades ont eue dans le développement de l'art français. Choisy, dans son Histoire de l'architecture, fait cette remarque capitale sur la conception de la coupole, celle que Brunelleschi réalisa à Florence, sur l'église Sainte-Marie-des-Fleurs, c'est-à-dire avec l'idée d'une double construction intérieure, en héniisplière, séparée par un intervalle vide, conception qui se trouvait déjà réalisée à la mosquée de la Sultanie à Constantinople, d'après l'art persan (voir Histoire de V architecture, tome I, page 681). Pour ce qui concerne l'installation de la coupole en France, dès le moyen âge, il faut se reporter aux études lumineuses de M. Puig y Cadafalch, Catalan, membre de l'Institut de France : U Arquitectura romana à Catalunga, trois vol. Barcelona, 1909-1918 et Le premier art roman dans VOccidenl méditerranéen, dans Revue de Vart Ancien et moderne, année 1929. Voir aussi La Touraine, berceau des Écoles romanes : même Revue, tome XXXVIII, page 130. Et, pour la synthèse la plus récente Jean Vallery-Radot, Églises romanes. — Filiations et échanges d'influences, in-12, 1931, édition Renaissance du Livre,
(2) Sur le vcrticalisme relatif de la coupole de Saint-Pierre de Rome, résultant de la corre( tion apportée par Oiacomo della Porta à la coupole projetée par Miihel-.\nge et