UN CONSTRUCTEUR PRUDENT
« Qui sait si Richelieu, après avoir accepté de Leraercier, le programme imposant qui s'affirme par le plan de l'édifice et par les premières assises, ne fut pas, lui-même, efîrayé des proportions qu'il allait avoir. Ce fut, sans doute, par un sentiment de prudence qu'il arrêta tout à coup la verve de Lemercier et qu'il diminua la hauteur du monument à des proportions qui n'étaient pas d'accord avec son étendue. De là cette apparence étriquée et trapue de l'édifice; de là cette toiture maussade et monotone posée sur des entresols trop bas; de là enfin l'ornementation maladroite de la. façade et la pauvreté des sculptures dont nous avons un spécimen dans les proues qui existent encore (1). »
Nous voilà sur la piste. Le cardinal vit l'édifice achevé vers 1639; il y habita quelques années, mais, si l'on peut dire, sans conviction. Il y goûta l'agrément des collections qu'il y réunit, surtout l'arrangement de la grande galerie, où il fit représenter les personnages illustres de l'histoire de France, non pas tant les souverains, mais plutôt leurs bons serviteurs, Dunois, Jeanne d'Arc, La Trémoïlle, Amboise, Montmorency, le cardinal de Lorraine, ceux qui ont été le soutien et les éducateurs de la monarchie (2); de même ses collections de pierres et statues, principalement les « antiques », à l'aide desquels il entend pénétrer de son goût propre l'avenir de l'art français, — pensée non moins secrète, mais toujours présente dont il sera parlé ci-dessous, dans le chapitre de la Sculpture (3).
Mais ces trop rares et trop courtes jouissances ne sont en rien comparables à celle que le sujet des Rois, leur serviteur et ministre, s'accorde à lui-même par une décision qui avait été prise et réalisée dès le 1er juin 1636. C'est à cette date, que le cardinal avait, par anticipation, fait donation de son Palais au Roi, sous condition que, lui-même en ayant la jouissance jusqu'à sa mort, ses
(1) Victor Champiez, Le Palais-Royal, du Cardinal de Richelieu à la Révolution. vÉdition Propagation des Livres d'Art, in-4<», page 40.
(2) Voir Les portraits des hommes illustres français qui sont peints dans la Galerie du Palais Cardinal de Richelieu, par Vulson, sieur de La Colombière, à Paris, chez Jacques Cottin, 1668, in-12, avec reproductions gravées des portraits.
(3) Voir ci-dessous, pages 386-387. Voir enfin La sculpture et le Château de Richelieu ou l'histoire des Dieux et des Héros de fantiquité, par M. Vignier, Paris, claez Herei- Desbordes, 1676, in-12.