‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 341 sur 367 · LES « VIOLONS ). DES GRANDS SEIGNEURS · texte numérisé non relu

LES « VIOLONS ). DES GRANDS SEIGNEURS

mathématique du Père Gaudruche, — programme d'une éducation complète pour la noblesse, — les huit chapitres de la fin sont consacrés à la science musicale (1).

La danse était au premier rang dans l'art de bien vivre, l'art social par excellence. Ainsi la société s'avançait d'elle-même, d'un pas réglé et cadencé vers une création musicale du plus grand avenir : le ballet.

En même temps, un progrès considérable s'était accompli dans la notation et l'exécution musicale : on s'était aperçu que le groupement des voix et des instruments, les œuvres respectables et profondes du plain-chant ne parvenaient pas à exprimer le simple cri de l'âme, tel qu'il explose au fort de la passion; et on se tourna, là encore, vers les origines populaires : le chant à voix seule s'éleva et conquit tous les suffrages. L'artiste individu s'offrait aux applaudissements dans son exaltante personnalité, en chantant le solo.

Les choses en étaient là, vers la fin du xvi^ siècle, quand l'évêque de Luçon prit sa place dans l'entourage de la florentine Marie de Médicis.

De quel intérêt ne serait-il pas, pour nous, d'avoir la connaissance précise de la musique qu'entendait, que goûtait, que recherchait le cardinal de Richelieu, de savoir à quels accents cette grande âme berçait son rêve et son repos?

On ne saurait le dire. Nous connaissons les noms de ses musiciens : nous fera-t-on entendre un jour, les chants eux-mêmes?

Toutes les grandes familles avaient, alors, dans leurs entours, ce qu'on appelait a les violons », c'est-à-dire des orchestres de chambre avec des instruments divers, la viole, le théorbe, le luth, etc. Le cardinal avait, naturellement, un de ces orchestres, composé de quatorze musiciens qui le suivaient partout; en outre, sa chapelle comportait, — sans parler des chapelains et des enfants de chœur, — une trentaine de musiciens dont deux medtres de musique, « qui battaient la mesure » et, le cas échéant, « composaient des motets

(1) Cite dans l'excellent ouvrage de Maximin Deloche : La Maison du Cardinal de Richelieu. Lire le beau chapitre sur la Musique.

no HUMEUR VAGABONDE DES MUSICIENS DU CARDINAL

en choisissant et adaptant les chants d'église selon les circonstances ».

Un célèbre musicien, Maugras, lui réservait des moments délicieux; mais il y eut quelque chose entre eux, peut-être au sujet d'une abbaye qu'on faisait attendre au susceptible joueur de luth, et il partit pour l'Espagne. Un autre musicien de marque, Gautaz, avoue lui-même que, n'ayant pas pu se faire accepter par le secrétaire Le Masle, prieur des Roches, à qui il soumettait sa messe de Lœtamùii, il fut tenu à l'écart de la maison du cardinal, « qu'il sembloit, dit-il, que j'eusse mordu dans la lune ». Cela prouve, tout au moins, que la place était bonne et que les « bénéfices », même ecclésiastiques, servaient à encourager les artistes. Un autre célèbre musicien qui travaillait avec Benserade, « gueux comme les autres », « bizarre comme la plupart des gens de musique », pour cause d'inexactitude dut aller « planter des choux sur les ailes de son moulin à vent ».

« Si l'on synthétise tout cela, écrit Maximin Deloche, on en arrive à conclure que, dans la maison du cardinal, les musiciens n'ont rien perdu de leur indépendance de caractère et de leur humeur vagabonde, qu'ils y font comme une sorte de bande à part, que Richelieu le sent, qu'il a compris la nécessité de se les attacher par des appointements plus élevés, mais sans pouvoir les fixer comme ses autres domestiques; et, en effet, à sa mort, nous les verrons, pour la plupart, les seuls de la maison, passer, immédiatement après, dans la maison royale. » Changement opportun, car Richelieu, absorbé par les terribles soucis de la guerre, aux années de Corbie et de Hesdin, ne garde plus que cinq ou six d'entre eux. Mais Louis XIII, au contraire, est devenu, en prenant de l'âge, comme nous allons le dire, un mélomane déclaré.

La musique goûtée par Richelieu.

Tout cela nous aide à démêler l'intérêt personnel que Richelieu prenait aux exercices musicaux; mais quelles étaient les auditions qui « berçaient son ennui? » Quelle influence eut-il sur la musique de son temps?

BALLETS 4 1 i

Pour se divertir*, il appliqua son esprit à la préparation et à la présentation des ballets. La danse, la musique et le luxe en mouvement, voilà qui plaisait à l'homme d'action, au cavalier, mômo eût-il revêtu la robe rouge.

Le xvi^ siècle s'était adonné à la parade des entrées. Il n'est pas de journée célébrant un voyage princier, un mariage royal, une victoire qui ne fût l'occasion d'un énorme tapage musical avec tambours, trompettes, sonneries des cloches, gros bourdons pour accompagner le défilé des cortèges populaires. Pas un grand artiste, depuis Albert Durer jusqu'à Rubens et Van Dyck qui n'ait été convoqué pour illustrer ces heures joyeuses. La fameuse entrée de Henri II à Rouen, en 1552, s'était déroulée dans une décoration et des costumes « à l'antique ». Elle était suivie, quelques années après, du non moins fameux Ballet de la Reine (1582), où une mer était figurée avec des tritons, des dauphins, des marsouins et autres animaux marins, entourant des héros munis à la fois de contrebasses et de tridents.

On ne peut imaginer, aujourd'hui, rien de plus brillant ni de plus coûteux que la mode des ballets dans la période qui s'étend des règnes des Valois à la régence d'Anne d'Autriche. L'opéra, en France du moins, n'était pas né.

C'est alors que les Guédron, les Mauduit, les Bataille, auteurs du Ballet du Roi, du Ballet de la Sérénade, du Ballet de Psyché, triomphaient sous Marie de Médicis. Ils comptaient naturellement parmi leurs auditeurs, l'évêque de Luçon. Revêtu de la pourpre et fréquentant assidûment le cardinal Barberini, nonce apostolique, lui-même grand protecteur de l'art, il devint, en quelque sorte, le mécène du ballet, se conformant au goût du Roi son maître.

La splendeur de ces ballets et le mérite de leurs auteurs sont choses historiques. Des noms méritent de survivre, ne fut-ce que pour faire cortège à la gloire du cardinal duc : Antoine le père qui fit le ballet des Dix çerds en 1620, celui d'Apollon en 1621, celui du Roi en 1622, celui des Nymphes bergères, où dansa, la Reine en 1626, celui de la Douairière de Billehahaut, celui des Triomphes et le Péril d'Orphée; son fils Jean, collabora, avec plusieurs artistes, au ballet du Temps, anhaW^td' Alcibiade et au Triomphe deBacchus. Sans oublier

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