LA MÉTHODE FRANÇAISE
liens chantassent ses airs après les avoir ouï chanter à M. Nyert, à Hilaire, à la petite La Varenne. Il disoit à Rome comme il l'avoit dit à Paris, qu'il falloit des airs italiens dans la bouche des Français (1). » Voyons maintenant ce que raconte Tallemant à propos de ce Nyert et de ce qui se passa dans la maison de Richelieu. Nyert, qui appartenait à l'entourage, accompagna M. de Créqui, envoyé à Rome comme ambassadeur d'obédience en 1633. « Là le chanteur prit ce que les Italiens avoient de bon, et le mêlant avec ce que notre manière avoit aussi de bon, il fit cette nouvelle méthode de chanter que Lambert pratique aujourd'hui et à laquelle peut-être, il a ajouté quelque chose. Avant eux, on ne savoit guère ce que c'étoit que de prononcer bien les paroles. Au retour, le feu Roi lui donna une charge de premier valet de garde robe. »
Nyert, dans cette intimité de la musique royale et cardinale, fait la connaissance d'un petit valet de chambre de Monsieur, frère du Roi. Gaston de France groupait autour de lui des poètes, des fantaisistes, des plaisants, à commencer par les fameux Théophile, Faret, etc.. Le petit valet de chambre étoit un enfant venu de Champigny en Poitou, et qui chantait. C'étoit celui qui devait devenir avec l'âge le fameux Lambert. « Lambert ayant quitté les couleurs (c'est-à-dire la livrée) se trouva, dit toujours Tallemant, un tel génie pour la belle manière de chanter que Nyert, en peu de temps n'eut plus rien à lui montrer. Ni Tun ni l'autre ne sont de ces belles voix, mais la méthode fait tout. »
La méthode! Voici le siècle qui signe de sa griffe cartésienne. Lambert commença à l'enseigner et à le faire chanter dans les compagnies, c'est-à-dire dans le monde. Il composait bien dans le style nouveau, qui mariait la méthode italienne avec la méthode française. Le cardinal le fit venir à Rueil.
Or c'est Richelieu en personne qui, après une scène dramatique racontée par Tallemant, maria, non sans pression, Lambert récalcitrant avec une fille « qui avoit la voix fort belle » et qui était la sœur d'une excellente musicienne, la célèbre Hilaire. Toute la
(1) TaHciii;int, Historiettes, tome VI, f)age 203.
, LAMBERT ET LULLI 11 ô
maisonnée chantante fut réunie ainsi par l'entremise et sous l'autorité du cardinal.
Du ménage Lambert devait naître une fille; et voici le pas décisif : celle-ci épousera Lulli que M^^^ de Montpensier, la grande Mademoiselle, avait recueilli dans sa domesticité en Italie, Lulli qui serait entré, tout jeune, dans la maison du cardinal et qui, quelques années après la mort de celui-ci, devait introduire, en France, l'opéra italien, c'est-à-dire la musique de théâtre, la musique destinée au plus grand essor, la musique avec soli (Gallus cantat), la musique de l'avenir s'il en fut. Elle se jouera devant les rampes et devant les foules au lieu de se satisfaire de l'obscurité des églises et des salles closes. Car Lulh fut notre Orphée et c'est ainsi que l'acclama la voix retentissante du xvii^ siècle.
Et c'est de la maison de Richelieu que cet extraordinaire envol s'est produit. La musique moderne est née par lui, devant lui.
Ne sommes-nous pas autorisés à citer, maintenant, l'observation des érudits annotateurs de Tallemant, MM. de Monmerqué et Paulin Paris : « Quel exemple de bonté de la part de ce grand tyran, bonhomme dès que la politique et son pouvoir n'étaient pas en jeu! De pareils souvenirs font plus, pour l'honneur du xviie siècle, que ne font, pour sa honte, les petits scandales particuliers consignés par notre auteur. En balançant les uns et les autres, on connaît mieux, on aime davantage les véritables habitudes de cette époque... Cherchez, maintenant, un premier ministre, fût-il moins puissant que Richelieu, qui s'occupera de faire composer une idylle, paroles et musique, afin de décider un chanteur à épouser celle qu'il avait promis d'épouser? Et n'est-il pas juste que l'histoire signale la haute bienveillance d'un tel homme pour une telle cause! »
Son regard enfantait des Lulli. Sur cette scène, prête à s'ouvrir, les femmes commençaient à paraître, non pas seulement les dames de la société qui daignaient offrir leurs belles épaules et leurs riches atours à la parade du ballet autour de la jeune reine Anne d'Autriche, mais des chanteuses, des professionnelles de facile abord se glissant entre les Marion de Lorme et les Ninon de Lenclos.