‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 57 sur 367 · LA CATALOGNE A FEU ET A SANG · texte numérisé non relu

LA CATALOGNE A FEU ET A SANG

mais redoutables à cause de leur indiscipline. Les régiments catalans, qui avaient reçu l'ordre de déposer leurs armes à Perpignan et de se disperser dans leurs foyers, voyaient sans plus de plaisir que le reste de la population catalane, les « nations » prendre avec armes et bagages, leurs quartiers d'hiver en Catalogne.

Olivarès trouvait les Catalans trop riches. Ce fut le moment qu'il choisit pour les contraindre, par des garnisaires, à payer les impôts exorbitants dont il les accabla. Il prescrivit, en outre, à M. de Santa Coloma la levée de six mille hommes à répartir en trois régiments destinés à l'Italie. Or les Catalans prétendaient que le roi d'Espagne n'avait pas le droit de les forcer à servir en dehors de leurs frontières.

Claris, chanoine de l'église cathédrale d'Urgel, député du Clergé au tribunal souverain de la province, « défendoit aux peuples de contribuer aux logements de gens de guerre ». Il fut arrêté ainsi que le député de la Noblesse François Tamarit, dont l'opposition au gouvernement n'était pas moins vive. Le gouverneur les fit arrêter, mais n'osa les transférer à la citadelle de Perpignan, comme l'avait ordonné le roi d'Espagne, de peur « de violer trop ouvertement les privilèges de la province ».

Cependant « les nations » ne manquaient point de profaner et d'incendier les églises des villages qui refusaient de payer les contributions. Le village, d'ailleurs, lui-même n'était pas épargné par les flammes. Au bourg de Rio de Arenas, l'église fut consumée, les saintes hosties carbonisées. L'évêque de Girone excommunia les sacrilèges et instruisit leur procès. De naïves cantilènes signalaient à la vengeance des paysans les troupes scélérates qui coupaient les moissons vertes pour les donner aux chevaux, prélevaient des armes, tuaient, volaient et se livraient aux violences sur les femmes (1).

Une immense jacquerie souleva la campagne contre les « nations », que leurs chefs furent réduits à emmener en Roussillon, — par terre et non sur les galères du Roi Catholique, afin de continuer les atrocités,

(1) Charles Vassal-Reig, Richelieu et la Catalogne, page 28.

« SEGADORS » 65

L'escopette est braquée au coin de tout buisson.

Dans Barcelone même, de petits groupes de paysans armés pénètrent le 22 mai, forment bientôt une armée de trois mille hommes qui, marchant derrière une bannière énorme, sur laquelle est représentée le Christ en croix, ne cessent de crier": Vwe V Église! Vive le Roi et mort au mauvais gouvernement ! La clameur des paysans retentit sous les fenêtres du palais, que vient de quitter le vice-roi pour se réfugier à l'arsenal, elle retentit devant la prison. Les séditieux en ouvrent les portes, mettent en liberté les prisonniers et, parmi eux, Tamarit, dont le loyalisme est tel qu'il ne consent à sortir que sur l'ordre du vice-roi épouvanté. Celui-ci ne doit pas rendre responsable de cette tempête populaire, « l'infernal cardinal (1) ». C'est l'expression de certains écrivains espagnols qui, sans preuves, accusent Richelieu. La sédition est née des crimes atroces des soldats du roi d'Espagne.

Celle qui éclata le 7 juin 1640, fut autrement grave. La veille, Santa Coloma venait d'écrire à Juan de Arce, l'un des chefs des « nations », qui était sur le point d'atteindre Perpignan avec ses troupes. Le vice-roi reprochait à Juan d'avoir perdu la Catalogne, il lui commandait d'arrêter les capitaines responsables et d'arquebuser les soldats criminels. Justice tardive. Cependant Barcelone pavoisée se préparait à la fête du lendemain, à la Fête-Dieu, à la procession traditionnelle du Saint-Sacrement. Ses rues étaient encombrées d'une foule, au milieu de laquelle se reconnaissaient les segadorSj enveloppés de leur longues capes. C'étaient les montagnards venus se louer aux propriétaires pour la saison prochaine. Portant sur une épaule un paquet de hardes et leur faux, sur l'autre leur espingole, ils remplissaient la place du Marché, que coupait la Rambla ou promenade de l'ancien rempart. Ils formaient une armée toute prête pour la sédition.

A la députation de Catalogne, Santa Coloma avait fait porter en grande pompe une lettre du Roi, qui témoignait d'intentions conciliatrices, auxquelles nul ne croyait, et un courrier de Leucate

(1) Charles Vassal-Reig, Richelieu et la Catalogne, page 41.

6«i DEUX VICE-ROIS

avait remis, dans le plus grand secret, une lettre annonçant que les envoyés chargés de s'entendre avec Monsieur le Prince approchaient de Pézenas.

Ce 7 juin, un minuscule incident précipita la catastrophe, tandis qu'on célébrait l'ofTice à la cathédrale. Une querelle s'élève sur les marches de Sainte-Marie-de-la-Mer entre le valet d'un alguazil et un segador : celui-ci est grièvement blessé de plusieurs coups de poignard, ses camarades delà place du Marché accourent, allument un bûcher devant la porte du vice-roi. En vain le prieur du couvent de Saint-François, qui est tout voisin, sort tenant l'ostensoir et présente le Saint-Sacrement aux émeutiers, qui l'espingole au poing lui répondent par les cris de Vive la Sainte Mère Église! Vive le Roi! Mort aux traîtres! Soudain un coup de feu parti d'une fenêtre du Palais frappe un segador en pleine poitrine. La fureur de la foule redouble. La maison d'un conseiller royal, les écuries de M. de Fernandina, général des galères, deviennent la proie des flammes et le vice-roi se réfugie à l'arsenal, tandis qu'une galère, qui l'attend, navigue avec lenteur le long du rivage. Mais un conseiller de Catalogne a été tué devant la maison de M. de Fernandina. L'injure est irrémissible. Les segadors assiègent maintenant l'arsenal. Ils réussissent à pénétrer dans une tour, forcent un canonnier à tirer sur la galère. L'artilleur met à dessein une charge trop faible dans sa pièce, pointe mal et manque le navire, qui s'éloigne à force de rames dans la direction de Gênes, Alors le vice-roi se décide à quitter son refuge. Il sort de l'arsenal par une porte de derrière, fuit à travers les rochers sur les pentes de Montjuich, descend vers le bord de la mer, où doit venir le prendre une barque. Poursuivi, couché en joue, il perd brusquement l'équilibre et tombe à pic sur des rocs en contre-bas. Relevé par un de ses fidèles qui, de son bras, cherche à l'abriter des mousquetades, conduit jusqu'à une grotte à quelques pas de la mer il est rejoint par ses poursuivants à longues capes et meurt transpercé de six coups de dague. La cour de Madrid, à la nouvelle de cet événement, crut prudent de se montrer clémente. Elle commença par confier la vice-royauté de Catalogne au duc de Ségorbe et de Cardona, seigneur fort populaire, qui, malgré une santé délabrée, accepta cette charge par dévouement. Les Catalans

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