‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 68 sur 367 · LA RÉVOLTE DU COMTE DE SOISSONS · texte numérisé non relu

LA RÉVOLTE DU COMTE DE SOISSONS

Le duc d'Enghien.

L'année 1641 commença, pour le cardinal, par un triomphe familial : il fit épouser, à sa nièce Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brézé, le duc d'Enghien, fils aîné de Monsieur le Prince. « C'était, nous dit le duc d'Aumale, une tradition des princes de la maison de Bourbon de chercher souvent femme parmi les belles et nobles héritières. » La mère du duc d'Enghien était Charlotte de Montmorency, sa grand-mère Charlotte de La Trémoïlle, son arrière-grand-mère Éléonore de Roye. Mais en cette petite Claire-Clémence au visage enfantin, Monsieur le Prince voyait moins la fille du maréchal de Brézé, que la nièce du cardinal. Il désirait si ardemment de ne point perdre les bonnes grâces du ministre, qu'il était prêt à marier sa fille Anne (future duchesse de Longueville) au jeune marquis de Brézé, Empressement qui n'avait nulle chance d'être agréé, le cardinal « voulant bien donner des demoiselles à des princes, mais non pas des gentilshommes à des princesses ». Pour bien montrer que ce n'était point l'intérêt pécuniaire qui poussait le père du duc d'Enghien et que seule l'alliance du cardinal était désirée, Richelieu avait stipulé que sa nièce, qui recevait de lui six cent mille livres en se mariant, n'aurait rien à attendre de sa succession. Et comme l'avarice proverbiale de Condé se trouvait quelque peu blessée d'une telle stipulation. Son Éminence avait écrit à Bouthillier le 30 janvier 1641 : « Si cela grève son esprit, je ne m'éloigne pas de le dégrever. S'il ne trouve rien à redire aux articles que vous lui avez donnés, vous ne direz rien (1). » Monsieur le Prince s'était contenté d'une protestation secrète, mais notariée.

(1) Avenel, Lettres du Cardinal df Richelieu, tome VI, page 751.

« MIRAME .. 7îi

Le fiancé n'était pas plus charmé de « M^i^ sa maîtresse », comme on disait alors, que le père ne l'était du contrat, mais il s'efforçait de dissimuler ses sentiments. Monsieur le Duc avait écrit à Monsieur le Prince le 10 décembre 1640 : « M. de Chavigny vint hier me voir et me dit qu'il me vouloit dire quelque chose d'importance, qui est qu'un gentilhomme lui avoit mandé que le bruit couroit que je n'avois point d'inclination pour M^^e de Brézé et que j'avois de l'aversion à ce mariage et qu'on remarquoit beaucoup de mélancolie sur mon visçige et partant qu'il me prioit d'y prendre garde. Je lui répondis que c'étoit un méchant homme celui qui lui mandoit cela et tous ceux qui faisoient courre ces faux bruits, et que je tenois à grand honneur et faveur ce mariage, que c'est la chose du monde que vous et moi souhaitions le plus, au reste que tous ceux qui faisoient courre ces bruits-là étoient vos ennemis et les miens, et que, bien loin d'être mélancolique, je n'avois jamais été si gai (1). »

Bien que déçu par le contrat, Monsieur le Prince continuait de montrer le plus vif enthousiasme pour le mariage qui l'alliait au ministre. Il l'afficha plus que jamais le 14 janvier 1641, au théâtre du Palais-Cardinal, où la tragédie de Mirame, que Piichelieu avait fait écrire par Desmarets et qui procède à la fois du Cid et de Roméo et Juliette, venait de se dérouler sans grand succès, au milieu de décors miraculeux. Lorsqu'un pont doré eut réuni à la scène la loge royale, lorsque, sur cette scène transformée en salle de danse, Anne d'Autriche eut ouvert le bal et que la nièce de Son Éminence y eut été conduite, toute resplendissante des joyaux que lui avait prêtés la Reine, le prince de Condé ne cessait de répéter : « Ah! qu'elle est johe! Ah! qu'elle est jolie (2) ! » « Mais soudain, raconte dans ses Mémoires, M^^^ de Montpensier, M^^^ de Brézé tomba, comme elle dansoit une courante, à cause, que, pour rehausser sa taille, on lui avoit donné des souliers si hauts qu'elle ne pouvoit marcher. Il n'y eut point de considération qui empêchât de rire toute la compagnie, sans en excepter le duc d'Enghien. »

Le cardinal eut le plaisir de faire représenter, le 7 février, sur le

(1) Duc d'Aumale, Histoire des Princes de Condé, tome III, page 636.

(2) Voir Octave Homberg et Fernand Jousselin, La Femme du Grand Confie, page 34.

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