‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 80 sur 367 · LETTRES SECRÈTES DE SOUBISE · texte numérisé non relu

LETTRES SECRÈTES DE SOUBISE

Le comte de Soissons.

Quelques mois auparavant, M. de Noyers se trouvait à Richelieu « pour compter avec les ouvriers qui y avoient travaillé et faire de nouveaux marchés ». Le château de Richelieu n'était pas fort loin du grand chemin de Gascogne. Ayant appris qu'un gentilhomme de M. de Soubise, venant d'Angleterre, suivait cette route, le secrétaire d'État le fit arrêter. Le gentilhomme, qui se nommait M. de La Vigerie fut trouvé porteur de lettres de MM. de Soubise et de La Valette adressées au duc d'Épernon et au marquis de La Force, fils du maréchal. Ces lettres assuraient que, « l'occasion étant favorable, l'on pouvoit faire prendre les armes aux huguenots en Guyenne et tirer de grands avantages de l'embarras où étoit la Cour; enfin qu'il n'y auroit pas faute de gens et des plus grands qui entreroient dans le parti, dès qu'on auroit l'épée à la main ». L'on pensa que la main de la Reine mère était dans cette intrigue et peut-être celle de Monsieur le Comte : celui-ci était, en effet, des plus liés avec le duc de Bouillon. Richelieu n'oubliait pas que Frédéric- Henri, prince d'Orange, oncle de M. de Bouillon, était nouvellement obligé à la Reine mère (1), qui avait fait travailler ardemment au mariage de son fils Guillaume de Nassau avec la princesse d'Angleterre, fille d'Henriette-Marie de France. Louis XIII en avait même pris quelque ombrage : « Pour le mariage du fils du prince d'Orange, écrivit-il à Richelieu, je le trouve fait un peu brusquement, et me semble que le prince d'Orange pouvoit m'en faire dire un mot avant que de conclure (2). »

Conduit à la Bastille et interrogé, M. de La Vigerie déclara que « Monsieur le Comte entreroit en Champagne, dès que les autres armeroient en Guyenne et que M. de Soubise en même temps descendroit sur quelqu'une des côtes de France ». Louis XIII ayant dit que le comte de Soissons « étoit de cette conspiration contre son État », cette parole vola jusqu'à Sedan et Monsieur le Comte lui écrivit aussitôt : « J'envoie Campion à Votre Majesté, auquel je la supplie d'avoir créance, pour l'assurer que c'est une pure

(1) Mémoires de Nicolas Gaulas, pages 351-352.

(2) Affaires étrangères, Lettres de Louis XIII au Cardinal de Richelieu.

O-i L'AUDIENCE DE RUEIL

calomnie, où il ne se trouvera jamais rien de vrai. Je crois que Votre Majesté aura assez de bonté pour ne me pas refuser la justice que je lui demande, de pousser à bout l'accusation qui lui a été faite contre moi, afin que, devant elle et devant le monde, la vérité s'en connaisse (1). « Le même jour, il avait mandé au cardinal : « Étant entièrement innocent de l'accusation qu'on a faite contre moi, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas vos bons offices (2). » Ce fut dans la matinée du 16 décembre que M. de Campion, qui avait vu Louis XIII à Saint-Germain, se présenta à Rueil, où Richelieu lui avait donné audience. Le ministre « lui fit cent caresses ». Il lui dit qu'il voulait croire à l'innocence du prince en dépit des propos fort compromettants de M. de La Vigerie : « Sur quoi, manda le soir même M. de Campion à son maître, ayant fort assuré M. le Cardinal que vous n'aviez eu aucun commerce en Angleterre ni en Flandre, il m'a dit que M. l'Abbé de Mercy étoit à Sedan, qui venoit de Bruxelles, et a fait appeler M. de Noyers; mais en attendant qu'il entrât, il m'a dit que si M. l'Abbé de Mercy n'étoit pas venu pour vous, c'étoit pour M. de Guise et pour M. de Bouillon et que don Miguel de Salamanca étoit venu à Montmédy pour conférer avec eux... Je lui ai reparti que je croyois M. de Guise et M. de Bouillon aussi innocents de tous les crimes qu'on leur imputoit, mais que, comme ils n'avoient pas été accusés, je n'avois aucune charge de parler pour eux (3). » M. de Noyers avait alors paru dans la chambre et confirmé les propos attribués à l'hôte de la Bastille : « Il n'y a rien de si facile que de faire parler un prisonnier », avait répliqué M. de Campion. Et le cardinal de conclure avec un sourire : « Vous êtes en colère. Monsieur, je témoignerai au Roi ce que vous m'avez dit et je crois sur votre parole que Monsieur le Comte est innocent de ce dont on l'accuse (4). » Richelieu se rendit ensuite à Saint-Germain et, le soir, Campion reçut à Paris les réponses que le Roi et le cardinal venaient de faire aux lettres du comte de Soissons.

(1-2) Aubery, Mémoires pour sen>ir à l'histoire du Cardinal Duc de Richelieu, tome V, pages 358-359.

(3) Lettres d'Alexandre de Campion, papes 3'j8-3i9.

(4) Ibidem, pagf 3'â9.

Page 1