W* LE DUC SANS LORRAINE
pourvu qu'elle trouve moyens qui puissent, pour l'avenir, donner assurance contre les changements inopinés qui arrivent quelquefois à sa conduite (1). » Charles IV n'accepta point l'unique condition que Louis XllI mettait à son pardon : le licenciement immédiat de l'armée lorraine, qui entrerait au service du Roi. Il ne se laissa point tenter par les promesses que lui fit le cardinal : Remiremont et Epinal lui seraient rendus, il aurait la permission de résider à La Mothe et recevrait cent mille écus par an, qui « lui seraient payés de mois en mois (2). » A la fm de l'année 1641, il se retira aveiî ses troupes dans la direction de la Sarre et se trouva de nouveau, — selon la formule plaisante que Henri IV appliquait au duc de Savoie, — duc sans Lorraine, rentré dans ses quartiers avec un visage qui témoignait du mécontentement.
Saint-PreuiL
Au lendemain de la mort de Monsieur le Comte, le cardinal infant avait repris la ville de Lillers, conquise par Gassion durant le siège d'Aire, puis il avait obligé le maréchal de La Meilleraye à s'éloigner de cette dernière place et l'avait aussitôt investie. Pour obliger lui aussi le cardinal infant à s'éloigner des murailles d'Aire, le maréchal de La Meilleraye, à qui s'était joint le maréchal de Brézé avec des troupes nombreuses, résolut d'assiéger les villes espagnoles : « On était persuadé, rapporte le Père Griffet, que ces deux hommes ne pourraient jamais s'accorder ensemble, mais ils trompèrent l'attente publique et l'on vit avec étonnement le maréchal de Brézé avoir toute sorte de complaisance pour le maréchal de La Meilleraye. Le désir de plaire au cardinal de Richelieu était le lien qui les unissait et la crainte de s'attirer quelque reproche de Sa Majesté suffisait pour dompter leur humeur altière (3). » Cette « bonne correspondance », pour parler comme le maréchal de La Force, qui n'avait pu l'obtenir entièrement, quand il commandait avec Brézé, comblait d'aise le ministre qui, de Corbie,
(1) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 333.
(2) Avcncl, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 871.
(3) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XI 11, tome III, page 333.
SAINT-PREUIL DEVANT SES JUGES l(i7
en constatait les résultats : « Le siège d'Aire continue, annonçait-il à Monsieur le Prince le 10 septembre, les ennemis en ont pour plus de trois mois. Lens et La Bassée sont pris et la dernière de ces places n'est guère de moins d'importance qu'Aire. Bapaume est assiégée, vous en connaissez l'importance pour la Picardie... Tous les environs de Lille sont ruinés. Après cela je vous prie de considérer, quand même nous ne sauverions pas Aire, quelle a été la campagne (1). » Seize jours plus tard, Bapaume venait d'ouvrir ses portes au maréchal de La Meilleraye, le cardinal était à Nesles et il rédigeait ces instructions pour M. de Bellejambe, maître des requêtes : « Il faut recevoir les diverses plaintes des habitants et, pour leur ôter la crainte qui pourroit les empêcher d'en faire, il les faut assurer que le sieur de Saint-Preuil ne rentrera jamais dans le gouvernement d'Arras. Il faut informer des violences qu'il a commises, depuis qu'il est gouverneur, tant envers les habitants qu'officiers du Roi et autres particuhers... (2). » Ce début ne présageait rien de bon pour Saint-Preuil, arrêté depuis le 24 septembre, parce qu'il avait taillé en pièces la garnison espagnole de Bapaume, qui, marchant sous la sauvegarde du Roi, se retirait à Douai. 11 est aisé de voir, par le soin minutieux avec lequel Richelieu étayait l'accusation, que Saint-Preuil était condamné d'avance. Le 9 novembre, il comparut, à Amiens, devant vingt-cinq juges. Il était convaincu notamment d'avoir fait mourir un meunier dont il avait enlevé la femme. C'est en vain que le rapporteur se contenta de requérir la prison, alléguant que l'accusé ne méritait point la mort, « le moindre de ses services suffisant pour effacer le plus grand de ses crimes » (3). François de Jussac d'Ambleville, seigneur de Saint-Preuil, fut condamné à mort et monta sur l'échafaud le jour même. La veille, il avait écrit à Richelieu : « Monseigneur, ce m'est un déplaisir très sensible de n'avoir pu parler à Votre Érninence premier que de mourir, pour lui dire de bouche que ma passion à son service a été sans tache. J'emporte avec moi cette satisfaction que j'ai été, comme je suis à la mort, sans condition
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 871.
(2) Ibidem, tome VII. page 878. Voir ci-dessus, tome IV, pages 464-466.
(3) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, tome III, page 340.