LE DUC DE SAVOIE
Elle était représentée, alors, par un des types les plus remarquables de la race, Charles-Emmanuel, petit homme noir, Italien par l'intelligence, ladiose la fertilité extraordinaire des PUR et des ressources, plus homme du Nord par le sang-froid, la force de résistanceet l’inébranlable fermeté. C'était vraiment l’aigle rapace. Tout pour lui était butin. Il convoitait tout, il attaquait tout; il avait toujours du sang aux ongles; et les rudes coups qu'il recevait parfois ne faisaient que l’étourdir. Fontenay-Mareuil le définit en deux mots : « le plus ambitieux prince du monde et le plus inquiet »: et Brèves, l'ambassadeur, le juge de même : « Tant queson esprit traversier vivra et aura de quoi, il troublera toujours le monde. » Il devait, en effet, tailler de la besogne aux diplomates, « faisant endiabler quiconque le voulait servir tout autant que ses ennemis » (1). |
Cet étonnant brouilleur de cartes avait toujours, en raison de sa nombreuse famille, quelque mariage à manigancer, quelque prétention à produire, Es tutelle à exercer qui, par une suite de déductions aussi plausibles qu’inattendues, lui permettaient de réclamer, au détriment de la tranquillité générale, le privi-
lège le plus odieux du cousinage, celui de se mêler des affaires d'autrui.
La mort de Henri IV l'avait bien surpris; car justement il négociait un mariage avec le roi, grand marieur aussi de son côté. Une alliance politique doublait l'union éventuelle des deux dynasties, et on partait ensemble en guerre contre l'Espagne, quand le roi de France mourut. Profonde déception et terrible embarras pour le duc, qui restait tout seul en face de l'énorme molosse espagnol, grondant et déchainé (2).
(1) Cfr. FoNTENAY-MAREUIL (p. 80). — PERRENS, Mariages espagnols (p. 28-30 et p. 319). — Waïson, dans son Histoire de Philippe III, fait du duc Charles-Emmanuel un éloge vraiment hyperbolique (t. II de la traduction française, p. 116). — La Réponse aux plaintes des Malcontens, insérée dans le Mercure françois dit judicieusement : « A la vérité, il seroit grandement à désirer que, comme la valeur et le courage de ce prince | font qu'aujourd'hui il est en admiration parmi les plus belliqueux.… il y eut aussi en luy, pour tempérer celte ardeur et magnanimité d'esprit, la froideur et égalité aux affaires que doivent nécessairement avoir tous les princes qui ont leurs États médiocres et qui ont des voisins beaucoup plus puissants qu’eux-mêmes: » Mercure françois (t. IV, p. 111).
(2) L'Espagne, vraiment, l'avait échappé belle. Henri IV s'était engagé à fond, pour sui-