‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 190 sur 479 · PORTRAIT DE LUYNES · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LUYNES

entre l'évêque qui partait et le favori qui arrivait, une jolie passe d'armes d’où 1ls sortirent bons amis et adversaires jusqu’à la mort.

Ce Luynes, poussé en une nuit, avait alors quarante ans. Il était donc sensiblement plus âgé que Richelieu. J'ai déjà dit sa grâce physique, ses manières douces et caressantes, le je ne sais quoi d’agréable et de grave qui avait captivé l'humeur morose du jeune roi. Courtisan délié et attentif, rien ne lui échappait du travail de la cour. Par ses deux frères et par ses amis, il savait être toujours exactement renseigné, et c’est un artnon moins précieux à la politique qu'à l'intrigue.

Il sortait de l'intrigue et 1l arrivait à la politique. Clairvoyant et décidé, il comprit qu'il devait jouer en personne sa partie et celle du royaume, puisque, par la volonté du Roi, elles étaient liées désormais. De fauconnier, ministre, il avait pris le jeu en main. Comment, maintenant, ailait-il s'en tirer?

Intelligent sans doute, et vif d'esprit; du sang-froïd, du coup d'œil, de l’entregent. En bon Méridional que rien n’étonne, apte à tout saisir d’un coup d’œil circulaire et froid; discret, diligent sinon appliqué; toujours debout, toujours en garde; avec ce qu'il faut de vanité pour vouloir réussir et ce qu'il faut d'esprit de conduite pour s'y appliquer; mais au vrai, — et sur ce point tous les contemporains sont d'accord, — sans fond, sans âme et sans suite, léger, timide et craintif comme le lièvre dont le parcours faisait, jadis, tout le domaine paternel; l'âme toujours en peine, sans plaisir etsans joie; et, dans sa douceur sucrée, un levain tournant vite à l’aigreur et à la haine. Comme tous les grands favoris, d’une ambition inassouvissable, emportés qu'ils sont par la soif du risque et du va-tout, perdant pied au fur et à mesure qu'ils montent, etse hâtant, hors d’haleine, vers cette solitude des sommets où ce genre de parvenus dédaignent les secours et les avis parce qu’ils croient que leur capacité s'est élevée en même temps que leur fortune (1).

(1) Pour le portrait de Luynes, comparer les différents morceaux rédigés par les ambassadeurs vénitiens et florentins, et réunis par B. ZeLLER dans son ouvrage intitulé : Le Connétable de Luynes, Montauban et la Valieline, d’après les Archives d'Italie, Didier, 1879, in-8° (p. 3-9). — Cfr. le magistral portrait inscrit par RICHELIEU dans ses Mémoires (1, p. 251).

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