‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 207 sur 479 · L'HOMME SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

L'HOMME SUPÉRIEUR

dant une vie entière sera pris de vertige, n’écoutera plus rien, se croira infaillible. Alors il est perdu; Sainte-Hélène l'attend. Mais auparavant, quand il doute encore, quand 1l garde quelque retenue et que chaque circonstance affermit son courage hésitant,

comment résisterait-il à la tentation de mettre la main à la pâte,

puisqu'il a constaté que les choses vont bien s'il s’en mêle et mal s'il s’abstient? Il se jette dans la lutte, plein de foi et, je dirai, de bonne foi. L’ambitieux est l’homme qui est toujours persuadé qu’il fait micux que les autres et qu'on ne peut se passer de lui.

Enfin cet homme se sent gros de l’œuvre qu'il doit accomplir. Une tâche est préparée pour lui. Il va vers elle, comme laiguille tourne au nord, invinciblement. Des désirs vagues, des aspirations incertaines, des espérances inconsistantes et brumeuses trainent au-dessus des foules. Il faut la présence d’un tel homme pour quelles se polarisent, se condensent, se fassent lumière, éclair, pluie bienfaisante ou orage destructeur. Celui qui a cette force en lui le sait. Il voue sa vie à l’œuvre pour laquelle il est né.

Instinct naturel, facultés exceptionnelles, consentement de tous, vanité, orgueil, amour de la gloire, sentiment du devoir, tout concourt à développer, en certaines âmes, le goût de la domination, qui, quand il se joint à la vertu, fait le héros, et qui serait peut-être la plus noble des passions de l’homme, s'il n'y avait, plus noble encore, la passion de l’abnégation et du sacrifice.

Dans les temps de disgrâce, tous les ambitieux n’agissent pas de même. Je n’ose pas dire que c’est alors qu'on peut les juger : il ne faut pas juger les hommes sur leurs faiblesses, mais sur leurs mérites; cependant les âmes se montrent à nu dans ces heures pémbles. On a vu des ambitieux qui, jamais las et jamaïs rassasiés, n'ont fait de leur disgrâce qu’une longue plainte et qui, attachés au rocher, ont remué le monde de la secousse de leurs chaines. S'ils eussent pu, ils auraient, comme Samson, ébranlé les colonnes du temple et tout ruiné autour d'eux. Leur passion est si forte qu'elle opprime leur jugement; leur volonté, pourtant si énergique, nest pas assez puissante pour se dominer elle-mème.

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