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LES «PRINCIPAUX POINTS DE LA FOI

publia un livre de deux cent cinquante pages, fortement charpenté, solidement écrit, bourré de textes et de citations qui témoignaient sinon d’une érudition bien particulière, du moins d’une rare faculté d'assimilation. On pourrait résumer en quelques mots le caractère général de ce livre : c’est un «Exposé de la foi de l'Église catholique sur les matières de controverse », ressemblant, en beaucoup de points, au livre que Bossuet composa sous ce titre, cinquante ans plus tard.

Coup hardi, pour un évêque, d'écrire un ouvrage d’une telle portée; grand mérite, pour un théologien, de l'avoir fait sans donner prise à une critique décisive; succès plus rare et plus précieux encore, pour un homme d'État, d’avoir pu le publier sans soulever des mécontentements graves, soit chez ceux qu'il combattait, soit chez ceux mêmes dont il prenait la défense. Le livre a pour titre : Les principaux points de la Foy de l'Église catholique deffendus contre lescrit adressé au Roy par les quatre ministres de Charenton. C'est un chef-d'œuvre de tact et de mesure, qualités rares alors dans ce genre d’écrits. Toute l’habileté consiste dans la franchise et la modération avec laquelle les problèmes les plus délicats sont abordés.

Dès les premières lignes de la préface, l’évêque Le prend sur le ton de la conciliation, de la courtoisie et de la tolérance. On dirait qu'il à déjà en tête le projet de réunion des Églises qu'il caressera à différentes époques de sa carrière politique. Il fait la concession décisive du débat libre et égal entre les deux systèmes. Il écarte résolument l’appel à la force, rejetant ainsi la maxime qui avait été celle de tout le xvr° siècle et au nom de laquelle s'étaient faites les guerres de religion : cujus regio, ejus religto.

« En ce débat, dit-il, j'userai de la plus grande modération... et traiterai mes adversaires avec tant de douceur que, s'ils se dépouillent de passion, ils auront sujets d’en être contents. Par là, ils connaitront que mon dessein est de leur faire du bien et non du mal, de les guérir et non de les blesser, qu’au lieu d’être haïs de nous, comme ils disent, nous les aimons véritablement... Et afin

qu'ils ne pensent pas... que, parlant de leur conversion, je veuille RICHELIEU. — T. II. 16

inciter Votre Majesté (le livre est dédié à Louis XIII) à les y porter par force, je lui dirai que les voies les plus douces sont celles que j'estime les plus convenables pour retirer les âmes de l'erreur : l'expérience nous faisant connaitre que, souvent, aux maladies d'esprit, les remèdes violents ne servent qu’à les aigrir davantage (1). » Nous sommes loin de la Saint-Barthélemy; et nous sommes loin aussi de la révocation de l’Édit de Nantes.

Dès le début de sa vie politique, Richelieu dégage les principes de mutuelle tolérance sur lesquels doit reposer la vie nationale dans un État où diverses Églises subsistent. Pour que personne ne s’y trompe, il ajoute: « Par ce moyen Votre Majesté, correspondant au glorieux titre de Très-Chrétien que la piété de ses prédécesseurs lui a acquis, se rendra le plus signalé roi du monde et afflermira, de plus en plus, le repos et la paix dans son État. »

Ainsi, cet homme qui a de l'autorité de l'État une conception si fière, l’'adoucit cependant, quand il touche au point sensible de l’âme humaine, à cette « prunelle de l'œil » qui est la liberté des consciences. Il devine, un des premiers, que la mission du gouvernement moderne est de dominer et d’apaiser ces conflits et non de les soulever et de les irriter. Évêque aujourd’hui, cardinal demain, il impose à l'autorité religieuse une limite. Il contient les zélés, appelle à lui les hommes de bonne volonté et les hommes de foi. Avec ces concitoyens de croyances diverses, qui, la veille, se ruaient les uns sur les autres, il veut faire une société unie, une nation.

Sa discussion habile et pressante suit, pied à pied, la réponse que les ministres avaient faite aux propositions du Père Arnoux. Qui l'emporte dans ce duel de plume? On ne saurait se prononcer sans être accusé de partialité. C’est le débat philosophique de la volonté de Dieu et de la liberté de l’homme, c’est le débat théologique de la foi etdes œuvres, de l'efficacité de la grâce, du nombre

(1) Les principaux points de la Foy de l'Église catholique deffendus contre l'escril adressé au Roy par les quatre ministres de Charenton. — La première édition est publiée à Paris, chez Denys Moreau, in-12, et datée de 1618. — Les réimpressions

ont été nombreuses. Il y a une édition in-4° chez S. Cramoisy, 1629, et une in-12 à Rouen, chez J. de la Mare. — Je cite l'édition de 1629, in-40,

des prédestinés et des élus; c’est le débat historique de la liberté d'examen et de la tradition; c’est enfin le débat politique de l’obéissance totale à la volonté du prince ou de la résistance, selon le criterium d'une conscience qui n'a son contrôle que dans ellemême.

Du côté du protestantisme, tout se résume en une formule : suppression des intermédiaires. Dieu parle à l'homme directement. Il n'a d'autre langage que le Livre qu'il a dicté lui-même. Pourquoi le prêtre? pourquoi le sacerdoce? pourquoi le sacrifice de la messe ? pourquoi le culte des saints et de la Sainte Vierge? pourquoi lesimages? Une conscience éclairée et droite suffit, quand Dieu l’a appelée à lui, quand il l’a destinée, du fond de sa volonté impénétrable. Oui, cela suffit; et les œuvres elles-mèmes ne peuvent que venir en aide à la foi.

Du côté du catholicisme, c'est l’universalité qui l'emporte et non l'individualité. Il s’agit de l'humanité et non de l'homme; de l'Église et non du fidèle. La hiérarchie et l'autorité sont nécessaires pour parer au pire de tous les maux : le désordre, l’anarchie, suites fatales de l’examen libre et du sens individuel; l'anarchie, à laquelle la religion à arraché l’homme et qui le ressaisit, quand la religion relâche la prise qu'elle a sur lui.

Les deux thèses sont radicalement opposées. C'est Ormuzd et Ahriman ; elles se combattront tant qu'il y aura des hommes et une société, et ce sont les faits seuls qui les apaiseront pour essayer de les concilier dans une mutuelle tolérance.

Richelieu caractérise, par les paroles les plus fortes, le sens et la portée du débat : « Au fond, votre but, dit-il aux pasteurs, est de vous chercher vous-mémes, vous affranchissant en ce monde de toute la peine et de toute la sujétion quise peut trouver à bien faire. Car, pourquoi dites-vous l'Écriture unique règle de votre salut, sinon pour vous affranchir de l’obéissance de l'Église et de la sujétion des traditions... À quelle fin niez-vous que saint Pierre ait été le chef de l'Église universelle sous Jésus-Christ, sinon pour nèfre point soumis à l’autorité de son successeur? …. »

Il fait toucher du doigt le danger du système qui confie à chaque particulier la décision suprème sur la foi et sur la destinée :

« Vous trompez le peuple en lui persuadant qu'entre tous les moyens externes qui peuvent servir à notre salut, la lecture de la Bible est le seul auquel il peut trouver de la certitude, ce qui est faux, puisque autrement les simples et les ignorants qui n'ont point de lettres ne peuvent avoir la foi. Ceux qui étaient chrétiens devant que l'Évangile fût écrit, ceux qui, du temps de saint Irénée, croyaient, comme il témoigne, en Jésus-Christ, sans papier et sans encre, ne l'eussent pu avoir... Il n’y a personne qui ne reconnaisse que vous trompez le peuple et le portez à sa perte, puisqu'en le privant de sa guide ordinaire qui est l’Église, vous ne lui en donnez pas d'autre... Pareils à celui qui, trouvant un aveugle dans un mauvais chemin plein de précipices, lui ôte son bâton et sa conduite, sans lui en donner d’autres, montrant ainsi le dessein qu’il a de le perdre. »

Ce ton direct et pénétrant est celui de tout l’ouvrage. On y trouve, le plus souvent, cette alacrité, ce sens des réalités, et ce naturel qui vont presque jusqu’à la bonhomie et qui donnent un singulier accent à une philosophie sagace et profonde : ainsi, quand, à propos de la prédestination, il prend directement à partie les ministres : « Car, dites-mol, messieurs, je vous supplie, je parle à vous en votre particulier, où est-il dit en l'Écriture, en termes exprès, que l’un de vous, par exemple Pierre du Moulin, soit assuré de son salut? S'il n’est point dit, commert le pouvezvous croire comme article de foi? »... « Est-il vraisemblable que Dieu, qui a fait l'Écriture pour nous apprendre en icelle le moyen de nous rendre justes devant lui, ait voulu y écrire expressément cent articles, par exemple, la créance desquels ne nous justifie pas... et qu'il n'ait pas voulu expressément écrire celui par la créance duquel vous enseignez que nous sommes justifiés, celui auquel consiste l'essence et le fondement de votre religion, et qui en est le gond, la proue et la poupe, pour user de vos termes: mais qu’il l'ait laissé au discours et à l’illation d'un chacun, soit habile ou ignorant, soit idiot et tel qu'il ne sache aucunement les règles qu'il faut suivre pour faire une bonne conséquence. » |

L’argumentation se promène ainsi avec abondance, clarté, autorité et prestesse sur tous les sujets qu'ont abordés les mi-

nistres : les indulgences, le sacrifice, l'élévation de lhostie, les âmes du purgatoire, les messes dites privées où les assistants ne communient pas, la communion sous une seule espèce, le sacerdoce. Mais là où l’on sent la main du maitre, c’est quand il aborde le problème politique.

Ce grand artisan de la discipline nationale en France ne laissera pas échapper l’occasion de dire leur fait à ceux qu'il considère comme des ouvriers de discorde. Ici, il frappe à coups redoublés. On dirait qu'il prend déjà la Rochelle : « Or, afin qu'il ne semble pas que je vous impose, je ferai paraitre clairement que vous donnez une puissance beaucoup plus grande au peuple que celle que vous déniez au Pape, ce qui est grandement désavantageux aux Rois : n’y ayant personne qui ne Juge que ce soit chose beaucoup plus périlleuse d’être commis à la discrétion d'un peuple qui s'imagine quelquelois être maltraité, et qui est une bête à plusieurs têtes qui suit d'ordinaire ses passions, qu’à la correction d’un père plein d'amour pour ses enfants... Depuis que vos erreurs ont été introduites dans le monde par Luther et Calvin, vous n’avez laissé passer aucune occasion où vous avez pu user de votre pouvoir prétendu sans l'avoir fait. Vous avez mis des armées sur pied contre Charles-Quint.. Vous avez pris les armes contre trois rois de France : François IL, Charles IX et Henri IL... » Et, après une longue énumération, ce coup de massue sur la tête des bons ministres qui, s'adressant au Roi, avaient vanté leur fidélité aux princes : « Quiconque lira les histoires, qui vérifient ce que je dis, verra, qu'après un siècle, vous avez troublé deux Empires, dépouillé actuellement un Roï, exclu un autre de son royaume, déposé une reine, fait la guerre à une autre pour la priver de sa couronne, pris les armes contre quatre rois, déposé d'autres princes temporels, fait mourir un Roi, rendu captive une reine vertueuse et sage, laquelle en violant les lois divines et humaines, vous avez fait mourir par un genre de mort du tout inhumain et digne de pitié. »

La thèse, comme on le voit, tourne, de plus en plus, à la politique ou plutôt à la philosophie sociale : c’est, encore une fois, la question de la discipline, de la tradition, de l’ordre humain

dans l’ordre ecclésiastique et divin, qui va planant sur ces pages vivantes où l’un des esprits les plus clairs et les plus hauts qui aient touché à ces matières s’échauffe au feu d’une discussion communicative. Il en veut à la Réforme et, comme il dit, #7 /a hat d’avoir détruit le bel idéal d'unité qu'avait conçu le moyen âge, d’avoir déchiré la robe sans couture. « La Religion prétendue réformée est digne de haine, parce qu'elle fait schisme en l’Église. » Voilà son grand point. Cet homme est l'Unité incarnée, un Francais, un Romaïn, un Latin. Il aspire à l'ordre social et à la discipline. Il ne comprend pas qu’on puisse marchander l’obéissance à la volonté suprème qui dicte la loi.

C’est par là qu’il termine. S’efforcant d'arracher ses derniers voiles à la pensée de Luther et de Calvin, il renouvelle l'éternel procès de la communauté hiérarchisée contre l'individu indépendant ou révolté. Il cite d’abord : « Ni le pape, n1 l’évêque, ni aucun homme, à dit Luther, n'a pouvoir d’obliger le chrétien à une syllabe, si ce n’est de son consentement... Je vois, dit-il au même endroit, que ni les hommes ni lesanges ne peuvent imposer aucune loi qu'en tant qu'ils le veulent; car nous sommes hbres de toules lois. » À cette affirmation si forte du docteur de Wittemberg, l’évêque, le prélat, le dignitaire de l’Église oppose l’affirmation pleine de hauteur et d’ironie de la thèse contraire. Il ne discute plus ; car 1l sait que, sur ce point, l’antagonisme est irréductible : « Donc, il parait que vous enseignez disertement que les lois humaines n'obligent en aucune facon les consciences. Telle est votre doctrine! Elle est détestée de l’Église catholique et le doit être universellement de tout le monde, attendu qu’ekle ouvre une grande porte à la désobéissance, en ce qu’on ne saurait mieux apprendre à mépriser l’autorité de l’Église, des rois et des magistrats et à violer leurs lois et ordonnances, qu’en persuadant à un chacun qu'il ne peut y en avoir aucune qui oblige les consciences. »

Pour dire toute ma pensée, je crois qu'ici le théologien entraine le politique et le trompe. Il serait facile au protestantisme de répondre que, si la Réforme a porté atteinte à l'unité cathotique et à la domination romaine universelle, elle n’a nullement

affaibli le ressort de la puissance politique, ni enseigné le mépris des lois. On réunirait facilement nombre de passages empruntés aux œuvres de Luther et de Calvin affirmant l'autorité du pouvoir et resserrant les nœuds de la société civile. De grandes nations se sont constituées et vivent dans un ordre parfait, en se conformant aux principes des docteurs de la Réforme. Ceux-ci se sont certainement arrêtés sur la pente de l’anarchisme qui, au dire de Richelieu, était l’aboutissant de leur système. Et précisément, ils font tète, en s'appuyant sur la notion de l’État, de même qu'au nom de l’État ils résistent à la domination universelle, spirituelle et temporelle, telle que l’avait concue la papauté du moyen âge.

De sorte que, si l'on va au fond des choses, on constate que — par une singulière contradiction inaperçue, d'ailleurs, de luimême, — Richelieu est en communauté de vues avec ses adversaires, au moment même où il les combat. Sa préface corrige son livre ou, plutôt, elle le complète. Puisque les faits ont détruit l'harmonie ancienne, encore faut-il vivre, encore faut-il chercher quelque part le point d'appui qui manque désormais. Et ce point d'appui, il le trouve, à son tour, comme les docteurs protestants, dans la puissance de l’État.

Peu à peu se dégage ainsi, de partet d’autre, par la nécessité des faits, la conception d'une vie nationale indépendante de la croyance religieuse de chacun des citoyens. Et c’est là précisément où en est Richelieu. S'il considère que c’est un crime au citoyen de s’insurger contre l'État ou de vouloir constituer un État dans l'État, crime qui appelle la répression par la force, il ne songe nullement à recourir à la force quand il s’agit de la foi. Tout au contraire, il s’en défend. Il souscrirait volontiers aux paroles de Bodin : « Que le prince renonce à la violence. S'il veut attirer ses sujets à sa propre religion, qu’il use de douceur. La violence n’aboutit qu'à rendre les âmes plus revèches : par elle, on tombe dans les plus grands maux auxquels puisse s’exposer un État : les émotions, troubles et guerres civiles. »

En un mot, l’homme d’État fait déjà la paix à laquelle l’évêque ne consent pas encore. La conception de l'unité est ramenée à l’unité nationale ctelles’ytient. Ainsi, cette belle intelligence reste,

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