AVIGNON
que tout son crime était la grandeur de son génie qui le rendait capable de la conduite de l’État (1). »
Il partit donc. Le voyage de Luçon à Avignon, en cette fin d'hiver, par des chemins affreux, fut long et pénible. Le 12 mai, près d’un mois après, son secrétaire, Le Masle, louait à un sieur Jacques de Beaumont, chanoine de l'Église collégiale de Saint- Pierre d'Avignon, moyennant la somme de 700 livres, un hôtel situé dans un quartier assez isolé, proche du couvent des Minimes. L'inventaire du mobilier, laissé à la disposition de l’évèque de Lucon, fut dressé. le 15 mai. Il a été conservé. Richelieu s'installa assez confortablement. Il était accompagné de son frère, le marquis, de son beau-frère, Pontcourlay, du fidèle Le Masle et de quelques serviteurs et domestiques : « Encore nous fut-ce, dit-il, une grande consolation, de ne nous voir pas séparés, bien que nos ennemis ne le fissent pas à cette fin, mais pour pouvoir prendre garde à nous tous d’une même vue. »:
Avignon, comme le Comtat Venaissin, appartenait alors au Pape. C'était une ville italienne en France. Le gouvernement était calqué sur celui de Rome. Un vice-légat y gouvernait au nom du Saint-Siège. On parlait partout italien. Les monuments publics, les places, les hôtels étaient dans le goût d’outre-monts. Un voyageur dit que vivre à Avignon, c'était vivre, par exemple, à Bologne. La ville était animée, le commerce actif, la population accueillante, composée de familles italiennes {rès riches, et de quelques familles de petite noblesse française, auxquelles la maiïson de Luynes étaient apparentée. Le fonds du peuple grouillait dans des rues étroites, très encombrées d’une foule de vendeurs et d'intermédiaires, juifs pour la plupart, et vêtus de rouge. La orande distraction de la ville était la promenade, le soir, sur le quai, pour prendre le frais, le long du Rhône.
Les Richelieu, tombés dans ce milieu étranger, indifférent ou hostile, se trouvèrent, pendant quelque temps, dans une grande détresse morale. Tout les abandonnaït. C’est à peine s'ils pouvaient chercher, autour d’eux, quelqu’une de ces relations ba-
(1) AuBERY, Hist. (t. I, p. 29).
nales que l’ennuide la vie provinciale noue et dénoue si facilement. Ils se savaient entourés d’espions et étroitement surveillés; tout ce qu’ils faisaient ou disaient était répété à La cour : le monde ecclésiastique, dans lequel ils fréquentaient presque uniquement, est miné de conduits souterrains par où se propagent rapidement les moindres bruits (1).
L’évèque, plus nerveux et plus sensible que ses frères, souffrait davantage. En proie à des angoisses indicibles, il remuait sans cesse le souvenir d’un passé qui l’obsédait, plaidant devant luimême sa cause et se donnant à demi-voix des justifications et des raisons qui n'avaient, hélas! personne à convaincre. A la fin, n’y tenant plus, il jeta fébrilement sur le papier les réflexions qui s'agitaient en lui.
Le document original est sous mes yeux : je connais peu de monuments historiques plus palpitants de vie et de passion. Il intitule lui-même ce plaidoyer : Caput apologeticum. L'évêque dicte à Le Masle, prend la plume, la repasse à un autre secrétaire, puis à Le Masle encore ; les phrases sont courtes, pleines, d’une seule venue; l'écriture se hâte pour mieux suivre une pensée plus rapide que l'éclair (2).
Début brusque où l’on sent toute la crainte encore présente du procès de la maréchale d’Ancre et du réquisitoire de Servin : « Qui a jamais ouï parler que des civilités fussent des crimes? » (I s’agit des lettres obséquieuses que l’évèque avait écrites au maréchal d’Ancre et qui avaient été citées contre lui au procès.) « Si c'est crime, qui en est exempt? Quel seigneur, quel officier, quel prince n’est point tombé en cette faute? » Alors, rappelant avec raison que toute la France à été aux pieds du maréchal, et notamment ces cinq ministres qui, aujourd'hui, sont de si âpres
(1) Voir les lettres écrites à Pontchartrain par un religieux qui s'appelait peut-être Lelièvre, — lettres qu'Avenel signale (t. VIII, p. 185), elles sont à la Bib. Nat., Mélanges Clairembaut, fonds francais 1374 (pages 8869 et 8883).
(2) Voir Correspondance (t. VII, p. 416). — Je rentre dans les vues de Richelieu en utilisant le Caput apologeticum sous cette date; car voici ce qu'il écrit pour ses secrétaires: « Faudra insérer ce discours lorsqu’on faisoit le procès à Barbin et que, l'Évêque de Lucon, on parloit de le faire comparaître, ou quand il fut arrêté prisonnier à Lion, qu'il écrivit au Roi qu'il ne désiroit rien que de paroître pour se justifier. » Affaires Étrangères, vol. 772, {0 55. — Cfr. Mémoires (1. I, 180).
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accusateurs, il pousse sa pointe : « Tous les biens, toutes les charges et dignités qu'il possédoit (il s'agit du maréchal), c’est de leur temps, voire même à la sollicitation de quelques-uns qui lui donnoient la main... Est-ce crime d’avoir eu habitude avec lui, si cela ne l’a point été d’un personnage de mérite et de sagesse y contractant une étroite amitié, mariant ses enfans avec les siens (il s’agit de Villeroy). » — « Si être venu en charge de son temps, c’est un crime, qu'a fait le sieur du Vair qui l’en exempte? » Puis, répétant une phrase quil a déjà mise dans une lettre à Louis XII, et qui a quelque chose de si direct qu'on peut penser que le Mémoire était destiné à être mis sous les yeux du roi : « Jamais je n'ai rien fait que je n'aie cru certainement, en ma conscience, être avantageux au Roï, et je puis dire devant Dieu avoir toujours eu une passion très grande de lui complaire, je ne dis pas seulement à lui comme roi, mais comme Louis XIII°. »
Une autre incrimination aussi redoutable, à l'heure présente, que celle des relations avec le maréchal d’Ancre s’est produite. Il l'aborde avec beaucoup de simplicité : « J'ai obéi à la Reine, il est vrai; mais de qui tout le monde recevait-il les volontés du Roi que de sa bouche? Les particuliers, petits et grands, les communautés {il s’agit évidemment du parlement) ne les ont point prises d’autres. Nul n'a jamais révoqué en doute ce qui sortoit de la bouche de notre princesse et je proteste devant Dieu ne lui avoir jamais ouï dire parole, ni connu intention qui püt déplaire au Roi, mais au contraire toute affection. »
Faisant un retour sur lui-même, il secoue la pluie des calomnies mesquines : « À un homme malheureux, écrit-il, on lui impute tout à faute : Il dépensoit en sa charge : on l’en estimoit en ce temps; maintenant on lui impute : il faisoit le prince! — Il étoit libre, franc et ferme : il en était loué; cependant, maintenant, 1l en recoit blâme. Tout tourne en violence. — Il n'’étoit point intéressé; maintenant, c’est vanité. — Faisoit sa charge avec splendeur; c’est gloire. — En un mot, les vertus d'un homme en faveur sont vices en disgrâce, »
Après un long plaidoyer, quil soutient encore par la fermeté du regard qu'il jette sur l’œuvre de ses successeurs, il re-
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prend sa propre apologie en phrases courtes, hachées, où la nostalgie de la louange s'attarde à celle qu’il se donne à lui-même : « Fils de père qui a toujours servi les rois et, en si peu qu'il l'a pu, l’a toujours fait lui-même. Dès le commencement, le feu roi y à eu confiance; depuis, la reine l’a continuée... — Faut commencer dès sa jeunesse qu'on trouvera accompagnée de bons présages; s’est toujours conduit selon sa profession et selon les divers degrés auxquels il s’est trouvé; — a été tel que la bonne opinion que le feu roi y avoit conçue, dès son jeune âge, lui doit ètre une marque de grande approbation. Le feu roi l’a voulu promouvoir à la charge en laquelle il est, devant qu'il ait l'âge requis. — À Rome, il a été reçu avec contentement et obtenu plus de grâce qu'il ne désiroit, ni même que le feu roi n’en demandoit. Le pape en ayant rendu des témoignages singuliers, l'ayant dispensé à vingt-deux ans, remis pour plus de 6000 écus de bulles. — La Sorbonne a à faveur de l'avoir en sa Société : il a fait estimer son banc célèbre pour la quantité de personnages qui y ont paru... » (Comme la moindre chose est révélée dans le tableau de cette jeune et déjà glorieuse existence!) — « En tous lieux où il a vécu, 1l s’y est comporté avec estime. — Dans son diocèse, faisant sa charge sans donner lieu de plaintes aux huguenots. » Il insiste : « Il a remis plusieurs églises, avancé le bien de la religion, sans toutefois que ceux qui en sont divisés puissent s’en plaindre. Il se trouve aux États: il y fait sa charge, étant ferme dans le service du Roï. » Et, enfin, bravement, car il n’abandonne pas ses amis : « Faudra mettre la défense de Barbin; mains nettes, courageux. Mangot, excellent pour le sceau. »
C'est sur ces mots que s’achèvent ces notes hâtives, destinées à prendre la forme d’une apologie qui ne fut jamais rédigée. En les écrivant, telles quelles, le solitaire d'Avignon vidait son cœur. Mais son âme était trop fière et son esprit trop perspicace pour admettre, après réflexion, qu'il soit utile de se justifier : car chaque homme a pour juge sa conscience. Il le dit lui-même, écrivant à un ami Bouthillier La Cochère : « Il n’y a personne qui regarde maintenant plus indifféremment les choses du monde, ni qui en ait moins de crainte, sachant bien, pour l'avoir appris par expé-