‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 228 sur 479 · L'ÉVÉQUE RAPPELÉ A LA COUR · texte numérisé non relu

L'ÉVÉQUE RAPPELÉ A LA COUR

vance, par une autre inspirée du même sentiment. Dès le 10 janvier 1619, l’évèque de Luçon avait donné procuration pour adjoindre aux ressources du séminaire les revenus de l’abbaye de lIle- Chauvet, dont 1il était commandataire, et, comme s'il avait déjà renoncé à l'espoir de jamais reprendre la direction de son évêché, 1l disposait : « Quand les prêtres de l’Oratoire installés dans ledit séminaire le posséderont, ils entretiendront audit séminaire de Luçon quatre autres personnes de leur société, deux desquels seront prédicateurs et tenus d’exécuter les mandements des successeurs évêques dudit seigneur Révérend ou de leurs grands vicaires (1). »

Enfin par une dernière mesure qui semble bien marquer une résolution prise, le 13 février 1619, il prescrit à son secrétaire, Le Masle, de résilier le baïl de la maison qu'il habitait à Avignon, et d'en faire remise au propriétaire. Sans nouvelles de ses frères, arrivés à Paris dans les premiers jours de février, il leur écrit pour leur demander quelques menus cadeaux qu'il veut distribuer autour de lui. Toutes ses dispositions sont arrètées. Il est pret.

Or, c'est dans ces conjonctures qu'on voit arriver à Avignon, le 7 mars (2), un cavalier venant de Paris : c’est le sieur du Tremblay, le propre frère du Père Joseph. Il est porteur d’une lettre du Roi adressée à l’évêque de Luçon. Coup de théâtre : celui-c1 est rappelé de son exil; il rentre en grâce; il reçoit l’ordre de se rendre, par les voies les plus rapides, à Angoulême, pour y rejoindre la reine Marie de Médicis et reprendre ses fonctions auprès d'elle. |

Richelieu gagnait la partie, au moment où 1l la croyait désespérée.

(1) Correspondance (t. 1, p. 579).

(2) Pour la date du 7 mars, voir lettre du Cardinal Borghèse au nonce Bentivoglio, dans la Correspondance de celui-ci (t. II, p. 253). |

Il. — Le « Voyage d'Amadis ».

Voici ce qui s'était passé.

L'évêque de Luçon, ayant quitté Blois en juin 1617, avait conservé des relations assez suivies avec l'entourage de la Reine, et, par conséquent, une certaine action sur elle, jusqu au moment où il avait dû se rendre à Avignon, en avril 1618. A partir de ce moment, Marie de Médicis s'était trouvée livrée à elle-même. Comme la plupart des femmes, elle était incapable de rester seule, sans confident et sans guide. Ayant cherché à renouer une correspondance avec Barbin, elle avait éprouvé une cruelle déception. Elle ne savait plus où se prendre.

Depuis longtemps déjà, Ruccellai guettait ce moment. En juillet 1617, il avait écrit à la Reine une lettre adroite pour l’assurer de son dévouement toujours fidèle, et préparer sa rentrée en grâce (1). Bientôt, il était venu en personne. Le terrain était préparé pour son retour par ceux qui, comme Jui, étaient, avant tout, les adversaires de l’évêque de Luçon, Chanteloube, Bonzi, évèque de Béziers, Villesavin, secrétaire des commandements, et les autres (2).

Il ne s’en tenait pas aux protestations et aux compliments. C'était un homme d'entreprise, une imagination sans cesse en mouvement. Il avait concu un plan extrêmement hardi et qu'il opposait d'emblée aux procédés dilatoires, au système de temporisation

(1) Voir une autre lettre de lui qui est probablement de 1618, dans le vol. 772, Affaires Etrangères (f° 333).

(2) Il semble bien que le début de l'intrigue qui amena l'entente avec Ruccellai soit de juillet-août 1618,et peut-être même est-elle un peu antérieure au départ de Richelieu pour Avignon. Ce quiest certain, c'est que ce furent Chanteloube et une demoiselle du Tillet, mêlée au procès de Barbin, qui firent les premières ouvertures auprès du duc d'Épernon. Voir, pour les dates, le mémoire de La VALETTE, dans le Recueil d'Ausery (L.1, p. 137-139). Dans l'Histoire de Marie de Médicis, madame d’Arconville, arrive au même résultat après une étude attentive des documents, et ceci a une réelle importance, puisque cette appréciation est en contradiction avec les Mémoires de RicuELIEU qui reportent le début de l'intrigue au commencement de 1619, v. Histoire de Marie de Médicis (t. IT, p. 479). . — On voit l'intérêt qu'avait Richelieu à fixer la négociation à une date où il paraissait loin de toute intrigue. Cette observation pourrait confirmer le soupcon de M. Duhamel, à savoir que Richelieu n'ignorait pas ce qui se tramait à Blois.

MARIE DE MÉDICIS ET RUCCELLAI. 267 et de réserve préconisé par Richelieu. Il prétendait faire de la reine mère le chef d’un grand parti d'opposition, prêt, s’il était nécessaire, à recourir aux armes pour amener Luynes à composition. De telles pensées devaient trouver un facile accès près du cœur ulcéré de Marie de Médicis (1).

Celle-ci, en effet, dans les derniers temps, n'avait pas été ménagée. Outre l'affaire si pénible de Barbin, elle avait vu l’envoyé du duc de Toscane à Paris, Bartolini, expulsé contrairement à toutes les règles de la courtoise internationale, parce quil était accusé d'entretenir avec elle des relations suspectes; elle avait suivi de loin, dans des sentiments qu'il est facile de deviner, les différentes phases des fiançailles et du mariage de sa fille, Madame Christine, avec le prince de Piémont, décidées et accomplies en dehors d'elle, sans qu’elle eût été avertie ou consultée autrement que pour la forme (2).

Ainsi, au moment où elle souffrait le plus de son éloignement et de son isolement, son conseiller préféré disparaissait et laissait la place libre au rival, qui, surexcitant les passions et les rancunes, faisait sonner la fanfare, toujours facile au début, des résistances énergiques et des entreprises vigoureuses.

Ce serait se perdre dans une brousse d’intrigues que de prétendre suivre les marches et contremarches de Ruccellai, dès qu'il fut sur la piste de son projet. Il pensait, non sans finesse, que les grands prendraient rapidement ombrage de la faveur de Luynes; qu'ils se grouperaient contre lui, qu'ils escompteraient l’appui de la Reine, et qu'enfin l'opinion, mobile et versatile comme elle est en France, se retournerait en faveur de la mère séparée du fils par la volonté d’une coterie comblée de biens et d’honneurs.

. Ce revirement, en effet, se produisait. Les grands se cherchaient dans l'ombre, pour opposer un contrepoids à l'autorité croissante du duc de Luynes. En se rapprochant les uns des autres, ils se portaient vers la reine mère.

(1) Cfr. Fragment des Mémoires de Ricueuteu, intitulé : « Sur lasortie de la Reine de Blois ». Affaires Étrangères vol. 772 (f° 243.)

(2) « La reine tint ce mécontentement plus cruel qu'aucun qu’elle eût recu jusqu'alors. » Mémoires de Ricaerteu (t. 1, p. 517). — Cfr. Correspondance (t. VII, pe070).

Page 1