‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 237 sur 479 · SURPRISE DE LA COUR · texte numérisé non relu

SURPRISE DE LA COUR

Grand fut l’émoi. Bentivoglio écrit, en observateur un peu blasé : « En somme, la France ne peut vivre sans de continuels changements et nouveautés, et c'en est ici une des plus importantes qui püt se produire. » Le Roi était à Saint-Germain, où il comptait rester pour faire retraite et chasser pendant tout le carème. Il revint en hâte à Paris. Les conseils se réunirent. Les avis, comme les sentiments, furent partagés. Le Roi voulait armer immédiatement et se diriger vers la Loire pour mettre à la raison le vassal révolté. Luynes, n’écoutant d’abord que sa colère, était du même avis, ainsi que la plupart des ministres. Mais le président Jeannin fit toucher du doigt le danger d’une telle résolution. C'était retomber dans la faute commise par le maréchal d’Ancre. On risquait de s'embarquer dans une guerre civile longue et laborieuse, tandis que les affaires, au dedans et au dehors, ne permettaient guère de courir une pareille aventure. |

On tint conseils sur conseils : le prince de Piémont, marié tout récemment à la sœur du Roi, y fut admis. On ne voyait que des sujets d'inquiétude. On appréhendait une coalition de tous les grands : Bouillon, à qui on avait retenu plus de 500 000 livres sur ses pensions et gages; Montmorency, qui n'avait pu obtenir la délivrance de son beau-frère Condé; Ventadour, la Force, Montespan, Saint-Luc Pardaillan, Soubise, M. le Grand; même les Guises et Lesdiguières étaient soupconnés. On parlait d’un soulèvement des huguenots et on assurait que la reine s'était acquis le concours du roi d'Espagne (1). |

Le 25, on réunit le Parlement. On obtint de lui, séance tenante, un arrêt déclarant criminels de ièse-majesté « tous ceux qui prendraient les armes sans commission royale ». On annoncait, en même temps, que le Roi, 52 faire se pouvait, partirait, le samedi suivant, 2° de mars, pour s'acheminer vers Tours. A cet effet, on donnait les commissions nécessaires pour lever des gens de guerre et on décidait le rétablissement de la Paulette, de facon à réunir les 1 200 000 écus nécessaires pour entrer en campagne (2).

(1) Correspondance (t. VII, p. 186). (2) « Compte rendu de la séance du Parlement où le roi se rend à l’occasion du départ de sa mère de Blois », (12 mars 1619). Affaires Étrangères, vol. 772 (f° 72).

EMBARRAS DE LUVYNES. 271

La guerre! À ce mot tout le monde s'émeut. Les gens prudents, les bourgeois inquiets pour leurs rentes, le clergé, les jésuites, les ambassadeurs crièrent : /a paix, la paix! Le nonce Bentivoglio, quoiqu'il u’eût pas encore reçu d'instructions, erut devoir intervenir dans ce sens, tant auprès du Roï qu’auprès du duc de Luynes. Celui-ci, « toujours timide » (ce sont les paroles du nonce), commencait à réfléchir.

Quoique les nouvelles parussent meilleures, et qu’on n’apprit aucune défection dangereuse, ni parmi les grands, n1 parmi les principaux chefs des huguenots, on se sentait de moins en moins disposé à courir les hasards de la guerre, et à engager une campagne difficile, à l’autre bout du royaume, dans une saison si rigoureuse. On armait, mais mollement. Il revenait que d'Épernon levait des soldats, et qu il se préparait à tenir tête aux troupes royales, commandées par Schomberg, envoyées dans ces parages. On consultait tout le monde, mème Bouillon, docteur en intrigues, à qui on demandait, assez naïvement, le moyen de réparer le mal qu’il avait fait. Il répondit, le bon renard, « qu'il fallait assoupir ce mécontentement par remèdes doux et bénins et que le Roi ne devait troubler la paix de son royaume en un temps où elle était établie et si chérie de ses sujets (1) ».

Le Roi avait recu, le 26, par un courrier tout crotté, une lettre de la reine mère, datée de Loches, où elle déclarait qu’elle s’était mise en liberté pour avoir plus de commodité de lui signaler la rigueur et la tyrannie de ceux qui portaient le royaume à sa perte. Elle ajoutait « avoir choisi sa retraite dans le gouvernement du duc d'Épernon, parce que l’affection de ce seigneur et sa fidélité au bien de l’État n'avaient jamais été contestées et que le feu Roi, connaissant sa vertu et sa probité, lui avait, dans ses derniers jours, conseillé de se fier à lui plus qu'à aucun autre des grands du royaume ». Cette lettre qui était, dit-on, du style de Ruccellai,

(1) Voir : Lettres sur les intrigues de la reine mère, sa fuite de Blois (26 février 1619). — Lettres du Prince de Piémont sur le même sujet (11 mars 1619). — Deux lettres de Des Noyers. Bibl. Nat., Cab. des Mss. Copies faites par Bréquigny en Angleterre. Collection Moreau, vol. 724 (f° 198-201, etc.). — « Récit véritable de ce qui s’est passé au Louvre, au départ de la reine mère ». Bibl. Nat., Mss. fr., vol. 17366.

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