PREMIÈRES MESURES
mécontenta vivement le Roï. Il ne parlait que de monter à cheval (1).
Ce fut Luynes qui le calma. On commença par gagner du temps, sous prétexte de délibérer et de tenir la Reine en suspens. Puis, au bout de quinze jours, on rédigea une réponse où, pour éviter de prendre à partie directement la reine mère, on accusait d'Épernon de tout le mal. Dans cette lettre, rendue publique comme celle de la reine, on reprochait au duc d’avoir osé entreprendre sur la liberté de la mère de son Roi, au moment même où le fils ne songeait qu’à se rapprocher d'elle. On déclarait que la letire signée par elle avait été certainement écrite par le duc qui la tenait en sa puissance. On faisait appel aux sentiments maternels pour engager Marie de Médicis à rétablir la paix dans l'État, en ajoutant que, si sa demeure de Blois ne lui était pas agréable, elle pouvait choisir sa résidence partout où elle voudrait dans le royaume.
Quant au duc, il était révoqué de sa charge de cobnee de l'infanterie et on nommait, à sa place, le duc de Vendôme; on lui enlevait ses emplois, ses places etses gouvernements : on déclarait qu'ilserait exclu de toutarrangement et serait traité comme rebelle et coupable de lèse-majesté.
En un mot, en séparant le cause du duc d'Épernon de celle de la reine, on laissait entendre clairement qu’on renonçait à user de rigueur à l'égard de celle-ci. Et c’est, en effet, ce qui arriva. Dans un conseil réuni le 11 mars, on décida, tout en continuant les armements, «de chercher une solution pacifique plutôt que de recourir à une répression méritée », et deux négociateurs, esprits conciliants, dont le choix dut être particulièrement agréable à la reine mère, M. de Béthune et le Père de Bérulle, recurent l’ordre de partir immédiatement pour Angoulème. Munis de la lettre du Roi, ils devaient exprimer les sentiments conciliants de la cour et rechercher les bases d’un arrangement.
(1) Voir la lettre circulaire de la reine mère sur sa sortie de Blois, datée d'Angoulême, mai 1619, signée Marie. Arch. des Richelieu : Papiers du Cardinal (TI, f 75). — Cfr. Correspondance (t. VIT, p. 18); — les documents réunis dans le Mercure François,
année 1619. — Consulter aussi les lettres de Marie de Médicis à cette date qui sont à la Bibl. Nat., dans le fonds francais, vol. 20435 (Anc. Gaignères, n° 311).
ON RAPPELLE RICHELTEU. 219
C'est alors qu'on se rendit compte à Paris de la faute qu'on avait commise en éloignant de la reine mère le conseiller avisé et modéré qu’une rancune imprudente avait exilé à Avignon. On avait ainsi jeté Marie de Médicis dans les bras de Ruccellai et de d'Épernon. La belle avance (1)!
D'ailleurs, il y avait, auprès du Roï, auprès de Luynes, des gens tout prêts à saisir la première occasion de parler en faveur de l’évêque de Lucçon : c'était, en premier lieu, le Père Joseph, c'était Bouthillier La Cochère, et c'était même Déagent, qui, ayant perdu, depuis quelque temps, son crédit, cherchait quelque moyen de rentrer en grâce auprès de ceux qu'il avait audacieusement trompés. Tous ces ressorts jouèrent à la fois. Déagent va même jusqu’à dire, dans ses Mémoires, qu'on agit directement auprès du Roi et que celui-ci prit son parti, spontanément, sans consulter Luynes (2).
Quoi qu'il en soit, quelques jours après qu’on eut reçu la nouvelle de la fuite de la reine mère, et avant même qu’on eùt décidé le départ desnégociateurs, le Roi écrivit de sa main à l’évêque une lettre très obligeante, qui fut remise au frère du Père Joseph, Du Tremblay, avec ordre de la porter sans retard à Avignon. Elle prescrivait à Richelieu de se rendre, toute affaire cessante, auprès de La reine mère, à Angoulême.
L'évêque ne se fit pas prier. Nous avons vu qu'il était prêt, son bail résilié et son testament fait, comme à la veille d'un long voyage. Avait-il prévu celui-ci? Était-il averti? On peut, à la rigueur, le supposer. Cependant, les délais paraissent bien courts pour quil ait pu connaître, à Avignon, toutes les phases de l'intrigue qui se tramait entre d'Épernon et Marie de Médicis. Celleci ne fut avisée qu’au dernier moment, à l’arrivée inattendue de Cadillac; et quant à Ruccellai, qui seul tenait tous les fils, il
(1) Il faut lire avec soin le passage des Mémoires de RicueLiEu où celui-ci explique comment on revint vers lui (t. I, p. 193). — Dupleix et, après lui, De Morgues, dans ses Lumières sur l'Histoire de France (pamphlet hostile à Richelieu), disent que l’évêque de Lucon fut prévenu de la fuite de la reine mère, et qu'aussitôt il écrivit au duc de Luynes pour offrir ses services à « rhabiller toutes choses », ce qui détermina Luynes à lui écrire de son côté et à conseiller au Roi de le rappeler (Lumières, p. 664).
(2) Mémoires de DÉAGENT, édit. 1756 (p.141).— Cfr. Levassor, Histoire de Louis XTII in-4° (t. II, p. 34).