‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 256 sur 479 · DOULEUR DE L'ÉVÊQUE · texte numérisé non relu

DOULEUR DE L'ÉVÊQUE

arracha un cri de désespoir. Que de deuils accumulés dans cette funeste année! Sa belle-sœur, son neveu mort presque en naissant, puis son frère. Il faisait un triste retour sur ce qu'il appelait luimême « ses malheurs continuels ». Ce frère lui était cher. C'était son nom, l'espoir de sa race, l’appui de son ambition, le confident de toutes ses pensées. Si, au cours d’une vie en proie à la plus desséchante des passions, il est une circonstance où le cœur se fondit et où des larmes humaines coulèrent, c’est assurément à cette heure; il écrit au Père Coton : « La douleur de la perte de mon frère me tient tellement saisi qu'il m'est impossible de parler et d'écrire à mes amis. » Longtemps après, il dira dans ses Mémoires : « Je ne saurois représenter l’état auquel me mit cet accident et l'extrême affliction que j'en reçus, qui fut telle qu’elle surpasse la portée de ma plume et que, dès lors, j'eusse quitté la partie, si je n’eusse autant considéré les intérêts de la Reine que les miens m'étaient indifférents. »

Et, sur le coup même, dans des carnets intimes que personne ne devait voir, mi lire, il s'épanchait en de courtes réflexions qui respirent une forte et grave émotion : « La séparation du corps et de l'esprit ne se peut faire sans un grand effort de la nature, et celle de deux esprits qui ont toujours vécu ensemble en étroite amitié ne se fait pas avec moindre peine. — Il y a certaines choses à l'événement desquelles toute sorte de prudence ne peut pourvoir, parce qu'il n’est pas permis de les prévoir. — Celui qui doit et veut rendre sa vie à un autre ne pense pas volontiers à sa mort. — Jamais je ne recus une plus grande affliction que par la perte de ce personnage. Ma propre perte ne m'eüt pas causé plus de déplaisir (1). » |

Richelieu eut, toute sa vie, le ressentiment de cette peine. Elle resta fixée dans son cœur et, chaque fois qu'il eut à chercher, autour de lui, une capacité sûre et dévouée, il en revenait au

(1) Cette douleur fraternelle a été, bien à tort, mise en doute; voir notamment DE MorGuEs, Pièces pour la Défense de la Reine Mère (p. 362), et Levassor (t. IT, p. 114). — Ofr., par contre, Correspondance (t. I, p. 602, 603, lettres au P. Coton, Bassompierre, Schomberg, Praslin, etc.), et surtout les Maximes et Fragments inédits du Cardinal de Richelieu que j'ai publiés dans la Collection des documents inédits (p. 772, n°‘ 85-93).

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