MÉCONTENTEMENT A LA COUR
tant ainsi, selon les expressions de Fontenay-Mareuil, « une ligne de conduite contraire à toutes les anciennes maximes établies comme lois fondamentales du royaume » (1).
En agissant ainsi, Luynes n’avait songé probablement qu'aux Jiens qui unissaient les protestants du dehors avec ceux du dedans. Mais, du coup, il irritait ceux-ci et les arrachaït à l'espèce de demineutralité où ïls s'étaient maintenus, depuis quelque temps, sur les conseils de Bouillon, de Rohan, des Duplessis-Mornay ; il rejetait le parti tout entier vers la politique intransigeante des sectaires et des pasteurs exaltés.
Le mal est contagieux. Si les protestants s’agitent, l'agitation naturelle aux grands ne peut tarder à se manifester. C'était là surtout que la faveur de Luynes excitait les jalousies et les haines. Ses listes de promotions, la distribution, si savante qu'elle fût, des deniers publics et des charges, avaient le défaut de tous les bienfaits intéressés, qui développent des exigences nouvelles chez ceux qui les recoivent et exaspèrent ceux qui en sont exclus. Enfin la délivrance du prince de Condé avait donné pour ennemis à Luynes les autres princes du sang, à commencer par les Soissons. |
Le mécontentement gagne les plus hauts personnages, les Mayenne, les Longueville, les Vendôme, les Rohan. A Paris, la bourgeoisie frondeuse, les parlementaires, les Sorbonistes, gens d'humeur critique et toujours abondants en conseils qu'on ne leur demande pas et qu’on n’écoute guère; dans les provinces, les grands seigneurs, les gouverneurs, les ambitieux, les agités, tous ceux qu'une paix un peu prolongée réduisait à la maigre pitance de leur gentilhommière; brochant sur le tout, le parti protestant, les partisans de la reine mère, les âmes sensibles, les femmes, ceux et celles qui s’attendrissaient au spectacle de la mère séparée du fils par l'ambition de quelques favoris gorgés de places et de richesses ; enfin, au-dessus de ces agents de désordre, des hommes sérieux, des politiques réfléchis, déplorant l’état de choses où l’on vivait, inquiets de la tournure des
(1) Voir, ci-dessous, livre troisième (p. 357).
affaires publiques, tant au dedans qu’au dehors, et cherchant un terme à ce maquignonnage de places, d’honneurs et d’argent, tous ces éléments réunis constituaient une force.
Rien donc d'étonnant à ce que les esprits fussent en éveil, autour de Marie de Médicis, et que l’évêque de Luçon, toujours en peine de son cardinalat, plus que jamais impatient du pouvoir, en délibérât longuement avec lui-même, les ongles à la barbiche, en faisant les cent pas dans le corridor du logis Barrault.
À Angers, Richelieu était, plus que jamais, maitre de la place. En septembre 1619, il avait fait enlever la charge de secrétaire des commandements et finances de la reine-mère à M. de Villesavin qu'il considérait comme un adversaire caché, et lui avait substitué le plus ancien et le plus sûr de ses amis personnels, Claude Bouthillier, c’est-à-dire qu’il avait la haute-main sur toutes les affaires privées de Marie de Médicis. Un autre de ses amis, Marillac, qui était, en quelque sorte, son homme de confiance pour les choses de la guerre, avait été nommé intendant de la justice en Anjou, prenant ainsi la direction de l'autorité judiciaire et de la police dans la région.
L’évêque avait pu craindre un instant que le plus dangereux peut-être de ses concurrents ne revint près de la reine mère c'était ce Barbin qui avait tant contribué aux débuts de sa carrière. Malgré la prison qui avait suivi, pour Barbin, la mort du maréchal d’Ancre, il était resté en relations constantes avec son ancienne maitresse. À l’occasion de l’accord d'Angoulême, la Reine avait demandé la mise en liberté de Barbin. À force d’instances, elle l'avait obtenue. Mais il avait été décidé aussi qu'il quitterait immédiatement la France. En somme, il était condamné à l’exil, sans Jugement.
Comment cette décision fut-elle accueillie par l’évêque de Lucon? Fut-1l satisfait ou peiné de cet éloignement? Ce sont de ces replis obscurs de l’âme où il est difficile de pénétrer. L'homme qui l'avait introduit près de la reine mère et dans le ministère, son ami, son protecteur, — un rival possible, — était écarté de la scène. Richelieu écrit à Barbin des lettres affectueuses ; cependant,
celui-ci se plaint très haut. Sa vie s'écroule au moment où celle de son ami s'élève.
L'évèque de Luçon connut ces plaintes : il dut s'expliquer. Nous avons ses lettres : « Monsieur, je ne sais de quels artifices on a pu se servir envers vous pour tâcher à faire en sorte que vous me crussiez autre que je ne suis en votre endroit, mais non seulement sais-je bien avoir apporté tout ce que j'ai pu, mais tant que certaines personnes dont vous avouerez la conscience irréprochable et le jugement fort bon ont souvent estimé que je passois les bornes de la prudence du monde pour mes amis. Dieu m'est à témoin si je n'ai fait pour vous la même chose que j'eusse faite pour moi-même... Je vous dirai que l'affection de la Reine est telle envers vous que vous le sauriez désirer, qu’elle a fait ce qu’elle a pu pour avoir permission de vous ravoir et que si votre retour auprès d'elle avoit dépendu de sa volonté, vous y seriez à son contentement,.. » On touche à une matière bien délicate. Ce pauvre Barbin a des grands besoins d'argent. Il en demande : « Pour ce qui concerne l'argent, bien que mes affaires soient en plus mauvais état qu'elles n'étaient quand je suis entré au monde. je vous offre de bon cœur toute l'assistance que vous pourriez désirer d’une personne qui s'estimera toujours heureuse de partager avec ses amis le peu qu'elle aura au monde... » Il paraît que, même sur ce dernier point, Barbin eut à se plaindre. C’est à peine croyable, mais l’évêque semble avoir lésiné. Barbin écrivit encore. Ses lettres font pitié. Richelieu répondit par des protestations de plus en plus froides. Barbin alla végéter dans l'exil.
Singulière destinée que celle de cet homme dont tous ses contemporains s'accordent à reconnaitre le mérite et la probité. IL fut, quelque temps, le maitre de la France. Le peu que l’on connait de ses actes et de ses intentions lui fait honneur : 1l exerça le pouvoir avec autorité et sang-froid, et supporta le malheur avec courage. Il avait deviné l'homme qu'était Richelieu et l'avaitdonné généreusement à la France : peu de traits marquent mieux la hauteur de l’âme.
Cependant, sa carrière est brusquement arrêtée. La Bastiile, l'exil, l'abandon, voilà son lot. Son protégé monte, grandit, emplit
l'univers de son nom, de ses services, de sa gloire. Au comble des honneurs et de la puissance, il ne se souviendra guère, plus tard, de la promesse qu'il faisait, en 1619, de partager avec ses amis le peu qu’il aura au monde ».
Le pis est que, pour le vaincu de la vie, l’histoire elle-même ne sait si elle serait juste, en se montrant plus miséricordieuse que la destinée. Elle ne sait ce qu’elle doit penser de cet homme trop tôt disparu, de cette carrière si vite brisée, de cette existence qui n’a pas rempli son mérite. Elle suspend son jugement,
mème devant les douleurs imméritées, même devant les ingra-
titudes, peut-être nécessaires, qui ont écarté un Barbin pour laisser la place à un Richelieu (1).
Quoi qu’il en soit, Richelieu restait le maître, le maître unique et incontesté, et, à l’heure décisive où l'on est arrivé, au moment où la question qui se pose pour lui et pour Marie de Médicis est de savoir si On recourra aux armes, si on ameutera, contre la cause royale, tous les partis d'opposition, si on jettera, une fois de plus, la noblesse dans la désobéissance et le pays dans les misères de la guerre, c'est de lui que tout dépend; il est, plus que nul autre, responsable. |
Il s’en défend. Plus tard, quand il écrit ses Mémoires et qu'il
eùt expliqué les singuliers événements de l’année 1620, il rejeta sur d’autres le blâme des mauvais conseils. Il se fait petit, et attribue à ses rivaux, aux gens de la cabale intransigeante, une influence que nous avons de la peine à discerner, aujourd’hui,
dans les documents, pourtant si nombreux, qui nous sont par-.
venus : « Les raisons qui poussoient la Reine à prendre les armes, dit-il, ne manquoient pas d'apparence et n’eurent pas faute d'appui; elles furent soutenues des grands qui espéroïent profiter des divisions politiques, et de mes ennemis qui pensoient, par ce moyen, me dérober la confiance de ma maitresse; si bien que je fus, par prudence, contraint de revenir à leurs pensées, et, à l’imitation des sages pilotes, de céder à la tempête : n’y ayant
(1) Sur tout l'incident de Barbin à cette date, cfr. Mémoires de Moté (t. I, p. 224). — Journal d'ARNAULD (p. 453). — Mémoires de RicngLiEu (t. I, p. 205). — Correspondance (1. VII, p. 472, 931, 932.) — Affaires Etrangères, vol. 772 (f° 147).