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LE GROUPE DES CONCILIATEURS

Puis, ce sont des amis particuliers de Richelieu : Bouthillier, abbé de La Cochère, séduit par les belles paroles de Luynes, et enfin, celui de tous qui à le plus d'influence sur Marie de Médicis et sur l’évêque, le Père Joseph. Quand on vint le trouver, sur l’ordre du nonce, le capucin hésita. Son instinct ou sa déférence pour son ami le tenaient en suspens. On invoqua l'intérêt qu'il y avait à réunir toutes les forces catholiques du royaume contre l'hérésie. Cet argument le décida : « Je vous assure, écrivait-1l lui-même, qu'aucune des pensées que j'ai jamais ressenties n'est comparable à ce que m'a fait éprouver cette considération de l'hérésie aggravée et perpétuée par la discorde. Mais, dans l'intensité de mes tourmens, je me sentis tout à coup soulagé dans la certitude que Dieu s’apaisoit en me choisissant comme un instrument de salut. Il est vrai qu'il me falloit, pour cela, jeter dans le péril sans réserve, et j'y courus, sur cet appel du prophète : Tollite me in mare et cessabit mare a vobis (1). »

Heures d'angoisse, scrupules, doutes amers qui ne sont que le prélude des autres tourments où la confiance dans l’homme attendu et choisi Jettera plus tard ces mêmes âmes passionnées, ces mêmes esprits pénétrants. Les fidèles de Richelieu, les fidèles pour la vie, commencent à s'imposer le plus dur de tous les sacrifices, celui de suivre sa robe partout où elle les conduira. En ce moment précis, il est sinon en accord, du moins en sympathie avec ce groupe qui se réclame de lui. Il les réunit encore d’un geste affectueux, quand il écrit au Père Arnoux : « Nous avons tous pour but la gloire de Dieu, le bien de la France et le contentement de Leurs Majestés.. Vous en recevrez un témoignage, ainsi que les bons Pères Suffren, Bérulle, Joseph et moi avons décidé... » Voilà le groupe.

Malgré ces paroles touchantes, Richelieu dès lors regarde ailleurs; et cela Le Père Joseph ne peut l’ignorer. Cependantil ferme les yeux, il va, il s'engage, à la suite de son héros, dans la voie de la reine mère. I1me semble qu’il la diminue trop. Tous les documents contemporains et les minutes écrites de la main de l’évêque prouvent que rien ne se faisait sans lui. 11 avait intérêt à ce que le conflit fût tendu à l'extrême pour se prouver indispensable.

(1) Sur le rôle du Père Joseph et des ecclésiastiques, voir PAviIE (p. 313). — Cfr. FA- GNIEZ, Le Père Joseph à Richelieu (chap. 11).

douloureuse qui conduit à l'alliance avec les protestants en Europe, et qui n'aura de station bénie que la prise de la Rochelle.

Mais si Richelieu ménage tout ce monde et s’il parle leur langage, il ne leur découvre pas ses desseins. La rupture complète avec la cour n’étant pas sa politique, il se dit qu un jour ou l’autre, ces gens, qui sont les pacifiques, des intermédiaires-nés, lui serviront. En attendant, leur caution lui permet de pousser plus avant sa dangereuse partie.

Il est une circonstance, toutefois, où son jeu se découvre : c'est quand sa passion parle, face à face avec son rival, Luynes. Alors les épées se croisent ; point de feintes ; des traits nets et des coups droits. Tout l'hiver, une correspondance active est échangée entre les deux hommes; ils se pressent; ils se heurtent, le corps à corps les enlace, jusqu'à faire entendre leur souffle, dans ces palpitantes étreintes.

Au début, l’évêque y met encore quelque ménagement; en octobre 1619, moment où Luynes envoie son frère, Brantes (bientôt duc de Luxembourg), l'évêque remercie. « La Reine est contente; elle a été grandement touchée »; même, 1l dissimule : « La Reine a grandement approuvé le choix du colonel d’Ornano, en qualité de gouverneur de Monsieur », tandis qu'en réalité, elle est furieuse. Dans une première rédaction de cette lettre, l'évêque avait été jusqu'à louer la délivrance du prince de Condé. Mais 1l réfléchit; une pareille déclaration est trop importante; elle engage. Aussi supprime-t-il la phrase déjà écrite, et la remplace-t-il par de vagues protestations d'amitié. Cette simple rature en dit long (1).

Six semaines après, en décembre 1619, Richelieu constate que les forces se groupent autour de la reine; il parle déjà un autre langage : « Je ne doute point, comme il vous plait me mander, qu'il ne se trouve partout des gens qui voudroient brouiller les cartes; mais, ainsi que vous êtes sûrs de votre part, assurez-vous aussi, s1l vous plait, de la nôtre... Je vous ai dit plusieurs fois, Monsieur, qu'il se peut bien rencontrer des occasions

(1) Correspondance (t. VII, p. 931).

qui ne plaisent pas à la Reine, mais que rien ne peut détraquer du bon chemin, je vous le dis encore, il est chose vraie... J'espère que nous nous verrons bientôt, et, toutefois, je ne puis encore vous mander de temps préfixe (1). » Les choses se gâtent. A la fin du mois, le ton a encore changé : « Au commencement, la Reine a été très satisfaite et très contente et a cru fermement que vous vouliez prendre confiance en elle ; ensuite de quoi, ce qui s’est passé a troublé son contentement et lui a fait appréhender de s'être méprise. Vous savez, Monsieur, que je ne suis ni d'humeur ni de condition de tromper personne { quelle irome!) et que, désirant passionnément le service du Roi et de la Reine, je suis véritablement votre serviteur. Le but de la Reine est de vivre en paix et en repos ; rien ne peut apporter de changement en ce dessein. Je vous supplie de m'en croire, car je le sais. Maïs il est 1mpossible qu'elle n’ait de ressentiment des actions qu’elle estime se passer à son préjudice (2). »

Ce sont là des lettres que ceux qui sont au pouvoir n'aiment pas beaucoup à recevoir. Luynes, qui sait, au fond, ce qu'on lui veut, fait trève aux compliments et emploie, à son tour, les grands moyens. En juin 1620, quand on envoie près de la reine le duc de Monthazon, celui-ci reçoit, au sujet de l’évêque, une instruction des plus catégoriques. « Il avoit charge de dire au sieur de Lucon que le Roï trouve fort étrange la procédure de la Reine et que l’on n'en peut attribuer la cause qu’à lun seul. La Reine n’a que deux moyens de se justifier vers le Roi, ou de venir promptement à la Cour ou, n’y venant point, de publier au dedans et au dehors du royaume le contraire de ce qu’on y fait entendre en son nom... Qu'il appartenoit à l’évèque de Luçon de lui représenter toutes ces choses et lui persuader d’ajouter foi à la parole du sieur de Luynes... » Faisant le pas décisif et mettant le marché à la main, Luynes ajoute que, « ce faisant, l’évêque de Luçon pourra tout espérer de Sa Majesté, et qu’il n’y a rien de grand qui soit convenable à sa qualité qu’il ne puisse attendre du Roi... Que si les choses alloient autrement qu'on ne désireroit, on

(1) Correspondance (t. VIT, p. 473). — Affaires Étrangères, vol, 772 (f 159). (2) Correspondance (t. VII, p. 475).

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