SÉANCE DE CLOTURE
leurs, l’évêque savait, depuis longtemps, à quoi s’en tenir; car la séance de clôture devait avoir lieu le même jour, dans l’après-midi, et sa harangue était prête.
Les trois ordres se rassemblèrent, comme pour la séance d’ouverture, dans la salle de Bourbon; le même cérémonial fut suivi, mais on retrouva aussi le même désordre et la même confusion. On vit encore « les trois États attendre à la porte de la salle pendant que plus de deux mille courtisans mugüets et muguettes et une infinité de gens de toutes sortes avaient pris les meilleures places » ; on vit « les cardinaux, les évèques, les prieurs, les abbés, la noblesse et tout le tiers état pressés et poussés sans ordre, respect, n1 considération, au milieu des piques et des hallebardes », et jamais, d'une telle foule, on ne put obtenir un silence complet. Les discours des orateurs perdirent presque tout leur effet, et il est à croire que la postérité attache, à l’un d’entre eux du moins, plus de prix que ne le fit l’assistance devant laquelle il fut prononcé (1).
Ce fut l’évêque de Lucon qui commença. Debout devant le roi, il parla une heure durant. Sa harangue, longue et extrèmement pole, fut goûtée de ceux qui l'entendirent et surtout de ses collègues du clergé qui y trouvèrent un exposé lucide de leurs revendications. On trouva « qu'il s'était acquitté dignement de son devoir », qu il avait fait montre de « grand jugement et éloquence » et surtout « qu'il avait représenté tout ce de quoi il était chargé, avec une extrême discrétion et qu'il avait contenté tout le monde sans offenser personne ». Cette nuance dans l'éloge dut être précieuse pour le jeune prélat qui, par-dessus tout, voulait plaire (2).
Richelieu a pris le soin de faire imprimer ce discours quelques jours après qu'il l’eut prononcé. Ses secrétaires l’ont inséré dans le corps de ses Mémoires (3). Mais il faut le lire dans le procès-verbal de la chambre ecclésiastique. C’est Là qu'il se trouve à sa vraie place (4).
Lorsqu'il parlait, en 1615, Richelieu ne songeait nullement à
(1) FLorImoND RapinE (1, 258-267).
(2) Procès-verbal (p. 249.)
(3) Voir la note de M. AvexeL, Correspond.(t. I, p. 140), et Mémoires, Coll, Mich. et Pouj. (p. 83).
exposer un programme de gouvernement, et c'est bien à tort que les historiens modernes ont forcé le sens de certains passages pour reconnaître, dans ce discours, les premières traces des futures conceptions de l’homme d'État. Organe du clergé, l’évêque de Luçon traduisait, comme dit le procès-verbal de l’ordre, les « remontrances qui lui avaient été ordonnées et prescrites », il se proposait donc seulement d’exprimer dans un langage brillant les idées et les aspirations de son ordre, sans blesser les susceptibilités de la cour. Nous savons, par les appréciations des contemporains, qu'il réussit de tout point (1). On peut ajouter que, même après trois siècles, son discours parait encore remarquable par sa belle tenue, l'ampleur du développement, l'ordonnance des idées, la netteté et la propriété de l'expression.
L'ordre du clergé avait tracé à son orateur un programme dont les points principaux étaient les suivants : approuver la politique de la régente, surtout en ce qui concerne les mariages espagnols; se plaindre des empiétements des cours laïques au détriment des cours ecclésiastiques et demander la suppression de la vénalité des offices; réclamer la défense et l'accroissement des privilèges du clergé, et l'acceptation du concile de Trente; pour le cas particulier de la réponse au cahier et, en général, pour la conduite des affaires publiques, l’orateur devait réclamer qu'une part plus large fût faite désormais au clergé dans le conseil du roi.
Parmi ces sujets, on discerne facilement ceux qui devaient exercer plus particulièrement la verve de notre évêque. A peine a-t-il achevé un prologue un peu pénible, qu'il se jette sur la question de la participation du clergé au maniement des affaires et s’y arrête complaisamment : « C’est chose assurée, dit-il, qu'ès siècles passés, en toutes les nations du monde, soit pendant qu'elles ont: été attachées au culte des fausses déités, soit depuis qu'elles n’ont
servi et adoré que le vrai Dieu, les personnes consacrées au minis-.
(1) Le 29 mai, son frère Alphonse lui écrit de Poitiers : « Un de mes amis m'a fait voir la harangue qu'avez faite à la clôture des États. Je loue Notre-Seigneur qu'elle ait réussi à votre contentement, ayant été assuré qu'elle a été fort agréée d'un chacun. » Arch. Aff. Étrangères, France (vol. 770). — Cependant, malgré la modération du ton à l'égard des protestants, elle ne plut pas à ceux-ci. Voir Mémoires de LA Force (t. II, p. 437) et Levasson (t. I, p. 368).
tère de la religion ont, auprès des princes souverains (si eux-mêmes ne l'ont été), tenu les premiers rangs, non seulement en ce qui concerne le spirituel, mais, en outre, en ce qui regarde le gouvernement civil et politique. » Suivent immédiatement Les exemples empruntés à l’histoire; le souvenir du respect qu’on témoignait antérieurement à l'Église fait contraste avec l’état d'abandon où on la laisse maintenant : « On peut dire avec vérité que l'Église se trouve en même temps privée d’honneurs, dépouillée de biens, frustrée d'autorité, profanée et tellement abattue qu'il ne lui resterait pas les forces pour se plaindre, si, se ressentant aux derniers abois et voyant devant elle le médecin de qui seul elle peut recevoir guérison, elle ne faisait un dernier effort pour lui toucher le cœur de telle sorte qu'il soit mû par pitié, convié par religion et forcé par raison, à lui rendre la vie, le bien et l'honneur tout ensemble. »
Ces plaintes, qui ne parurent pas excessives, étaient accompagnées d’un exposé ramassé et solide des raisons qui doivent déterminer les princes à appeler les ecclésiastiques dans leur conseil : « Leur profession les rend propres à y être employés, en tant qu'elle les oblige particulièrement à acquérir de la capacité, être pleins de probité, et gouverner avec prudence, qui sont les seules conditions nécessaires pour dignement servir un État. Ils sont en effet, ainsi qu’ils doivent être par raison, plus dépouillés que tous autres d'intérêts particuliers qui perdent souvent les affaires publiques, attendu que, gardant le célibat, comme ils font, rien ne leur survit que leurs âmes qui, ne pouvant thésauriser en terre, les obligent à ne penser ici-bas, en servant leur roi et leur patrie, qu'à s'acquérir pour jamais, là-haut au ciel, une glorieuse et une toute parfaite récompense. »
Nous avons déjà trouvé ces raisonnements dans la bouche de Duperron. Il n’est pas étonnant que, sur ce sujet, l'ordre tout entier n'eût qu une seule et même opinion ; mais 1l est à croire, qu’exposée d’une voix claire par notre évèque, l'argumentation prit, dès cette date, une valeur et une autorité qui auraient pu frapper certains esprits attentifs. Pendant qu'il parlait, la reine Marie de Médicis, qui avait désigné elle-même l’orateur, devait se féliciter de son choix :
elle fixait sur lui des regards déjà chargés de satisfaction et de confiance. |
Lucon s'étendit ensuite sur les privilèges du clergé, sur les abus commis dans la distribution des bénéfices, sur les commendes : il aborda aussi, selon qu’on le lui avait prescrit, la question des rapports avec les protestants. Mais il le fit avec une modération vraiment remarquable. C’est, peut-être, de tout son discours, le passage où se dessinaient le mieux ses aptitudes d'homme d'État. Il avait à se plaindre tout d’abord de certains actes violents commis par des huguenots : à Millau, en Rouergue, ils avaient envahi l’église et souillé les hosties. Après avoir déploré, dans des termes amers, cette profanation et demandé la punition des coupa- | bles, l’évêque ajoute : « Je ne parle, Sire, que de ceux qui ont commis un acte si barbare; car, pour les autres qui, aveuglés de l'erreur, vivent paisiblement sous votre autorité, nous ne pensons à eux que pour désirer leur conversion et l'avancer par nos exempiles, nos instructions et nos prières, qui sont les armes par lesquelles nous les voulons combattre. »
Enfin, résumant son discours, il expose, avec une véritable éloquence, les bienfaits qui résulteraient, pour le royaume, d’une sage administration s'inspirant des maximes de l’évangile et de l'application des anciennes ordonnances : « Que si on en vient là, Sire, toutes choses se feront avec poids et juste mesure. On verra le règne de la raison puissamment établi. La justice recouvrera l'intégrité qui lui est due; les dictatures ne seront plus perpétuelles en des familles (1), ni les états héréditaires par cette invention pernicieuse du droit annuel; la vénalité des offices, qui en rend l'administration vénale et que l'antiquité a remarquée pour signe de la décadence et chute des empires, sera abolie selon nos désirs ; les charges supernuméraires seront supprimées; le mérite aura son prix et si la faveur a quelque cours, ce ne sera plus à son préjudice; le mal recevant punition, le bien ne sera pas sans récompense; les lettres et les arts fleuriront; les finances, vrais nerfs de l'État, seront ménagées avec épargne, les dépenses rétranchées, les
(1 Allusion à la suppression de la paulette. .