‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 385 sur 479 · I. — La ruse de Luynes · texte numérisé non relu

I. — La ruse de Luynes

La série des événements accumulés pendant les huit mois qui s’'écoulent depuis la bataille des Ponts-de-Cé (août 1620) jusqu’à l'ouverture des hostilités contre les protestants (avril 1621), était suivie avec une attention passionnée par l’évèque de Luçon. La guerre d'Allemagne, l’imbroglio de la Valteline, les incidents du Midi, c'était, pour lui, matière à de profondes réflexions. Il voyait le lien de ces grandes choses entre elles; il embrassait d’un coup d'œil le vaste champ de bataille qu'était alors l’Europe. Il tournait vers ces faits considérables, l’inutile impatience de son génie politique et le travail de ses propres ambitions. IL prenait la mesure de son rival.

Battu aux Ponts-de-Cé, 1l avait pu, par une habileté suprême, sauver la situation de la reine mère. Luynes était obligé de le ménager. Il sentait cependant que si l’on avait traité avec lui, c'était parce qu’on n'avait pas osé l’abattre.

Mais combien de temps cela durerait-1l? Sa force est dans la faiblesse de ses adversaires. Si, un jour, ils prennent le dessus, ils en auront vite fini avec sa fragile et redoutable opposition. L'exemple du maréchal d’Ancre prouve que ces gens ne sont pas

de ceux qui reculent devant un coup de main. Aussi, l’évêque de Lucon suit avec une anxiété silencieuse la marche, trop lente à son gré, des événements qui se précipitent pourtant.

Au début, il avait jugé prudent de ne pas se refuser à un rapprochement et il avait consenti à unir sa fortune à celle du favori : « Les réconciliations sont entières, écrivait-il quelques jours après le traité; Je crois que, comme la raison les a faites, elle les maintiendra. » Un an plus tard, revenant sur ce passé, il écrivait encore : « Les deux premiers mois, nous avons vécu en espérance d'un accommodement parfait, c'est-à-dire d'une confiance réciproque et assurance que chacun ne voudroit EE faire du mal à son compagnon (1). »

L'intérêt de Luynes était d’opposer ses adversaires les uns aux autres et de n’en pousser aucun à bout, d'entretenir, dans la Cour, le calme par l'espérance et, par les espérances rivales, le désaccord. Promettre était, pour lui, tout l’art du gouvernement.

Il s'était donc répandu en protestations solennelles sur son désir de faire vivre la mère en bonne harmonie avec le fils et, selon le mot de Richelieu, il en avait eu « de diverses envies »; ïl mettait dans ce jeu une certaine bonne foi, les faibles étant habiles à se faire des sincérités successives avec leur mobilité même.

Luynes avait offert son amitié à l’évèque de Luçon; il avait serré les nœuds d'une union plus intime et plus durable par un mariage entre les deux familles; enfin, il avait pris un engagement formel au sujet du chapeau. On se souvient que, dès l’entrevue de Brissac, le Roi avait dépêché à Rome un courrier avec ordre à l’ambassadeur de déclarer au Pape que « Sa Majesté nommoit Monsieur de Luçon au Cardinalat et d'en poursuivre le plus tôt qu'il se pourroit la solution ». Nous avons les lettres du Roï au marquis de Cœuvres, son ambassadeur, au cardinal secrétaire d'État et au Pape lui-même.

Pour donner une preuve de la sincérité de son désir, le Roi confiait à un ami particulier de Richelieu, l'abbé de La Cochère,

(1) Correspondance (I, 654).

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