‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 396 sur 479 · LES « BONS FRANÇOIS · texte numérisé non relu

LES « BONS FRANÇOIS

petite guerre menée rondement et gaiement du Pont-Neuf à la Place Royale. Dans la ruelle de « l’accouchée », les commères caquetaient et répandaient la plaisanterie à la mode qui, par les antichambres, entrait au Louvre et se glissait parfois jusqu'aux oreilles du Roï (1).

Et c'est là qu'est le danger. Si sûr de la faveur que soit un courtisan, il n'est pas à l'abri de ces piqüres, qui irritent d'abord et qui finissent par de durables blessures.

Or, à un moment précis qu'il est facile de déterminer, cette polémique si vive et si dangereuse s'attaque obstinément et cruellement à la faveur de Luynes. Évidemment, il y a campagne menée. L’arme existait; quelqu'un la manie; et il est facile de deviner d’où vient le mot d'ordre. Il vient des entours de la reine mère.

Au printemps de l'année 1620, un peu avant la bataille des Ponts-de-Cé, une sorte de pamphlet à demi officiel, intitulé Les Vérités chrétiennes au Roi très chrétien, connu aussi sous le nom de Manifeste d'Angers, sonne la charge. IL est attribué, avec toute apparence, à Mathieu de Morgues, prédicateur de la reine mère, — esprit caustique, plume redoutable, — que Richelieu ménagea longtemps, mais qui, après avoir été son familier, devint, par la suite, son plus dangereux ennemi. Les Vérités chrétiennes sont d'un style âpre et net. C'est la pensée de la reine mère, c'est la politique de l’évêque de Luçon, qui y sont développées : « Croyez, Sire, qu'il y a beaucoup plus de favoris ingrats que de mères sans amour pour leurs enfans... » D'après Mathieu de Morgues lui-même, le manifeste fut « grandement approuvé » par l'évèque de Lucon.

Un autre familier taille sa plume. Celui-ci, Richelieu le rencontrera aussi dans tout le cours de sa carrière. Déjà, il est son ennemi caché auprès de la reine mère. C’est un gentilhomme, un homme d'épée, un personnage avec qui il faut compter,

(1) Parmi ces livrets, le goût littéraire a fait survivre l'intéressant recueil intitulé : Les Caquets de l'accouchée. Voir l'Introduction bibliographique publiée en tête de l'édition parue dans la Collection Elzévirienne JxanNerT. — Une lecture attentive de ces

morceaux charmants, qui sont de l’année 1623, permet de les rattacher à la polémique qui recevait, plus ou moins directement, l'inspiration de Richelieu et de son groupe.

Chanteloube. En décembre 1620, trois mois après la bataille des Ponts-de-Cé, il publie le Comtadin Provençal, qui prend Luynes directement à partie et qui procède contre lui méthodiquement. Le favori est accusé de six vices notables, savoir : incapacité, lâcheté, ambition furieuse, avarice insatiable, ingratitude non pareille, et d’être homme ni de foi ni de parole. On lui reproche sa naissance non française, puisqu'il est né à Mornas, au Comtat d'Avignon; on lui reproche ses débuts si modestes, lui et ses frères n'étant bons, d’après leur premier protecteur, le comte de Lude, « qu'à dénicher des geais verts »; on s'étonne

de cette fortune d’un petit fauconnier, « qui, depuis son hors de

page jusqu’au 24 avril 1617, n'avait gouverné autre chose que des esperviers ». Tous les traits portent. La langue est vive, mordante, et la querelle aboutit toujours à la même conclusion : « Le souhait de la Reine est d’être auprès du Roi; ces noms de mère et de fils ne peuvent souffrir de division. Le bien des affaires du Roï et du public requiert cela. Au contraire, le bien des affaires de Luynes et de ses parens est que Leurs Majestés soient divisées, et voilà la source de tout le mal... » Or, c’est encore ici la thèse de l’évêque de Luçon : « Donnez l'entrée au Conseil, dit-il sans cesse à Luynes, au nom de la reine mère, et tout est arrangé. »

Mais voilà que le champ de la polémique s’élargit. C'est le

moment où, dans le débat politique et religieux qui agite La

France et l’Europe, Luynes a pris parti, — c'est-à-dire vers février ou mars 1621, — et à l'heure précise où l’évêque de

Luçon sait que son nom ne figure pas sur la liste de promotion des cardinaux. Il n’a plus de ménagements à garder. D'ailleurs, les intérêts vitaux de la France sont en cause : malgré son avis, on à décidé la guerre à l’intérieur. C’est donc sur la politique de Luynes et non sur sa personne seulement que la polémique va porter. Cette fois, « la France » elle-même prend la parole. Elle s'adresse à Louis XIII par Le Discours salutaire et advis de la France mourante au Roi. | C'est une adjuration au Roi et à ses conseillers de ne pas dé-

chainer la guerre civile dans le royaume ; c'est un appel « à tous

les bons François ». « Je reviens à vous, mes enfans; quel bien prétendez-vous de mon nom? Quel profitdu sang de vos frères?... » C'est une invocation aux vieux ministres, ce Sillery, « ce sage oracle de tous les François », au Parlement « colonne de l’État », aux Grands, à la Noblesse, à l’Église, aux « catholiques françois ». Le Roi, à son tour, est pris à témoin. On lui rappelle l’exemple funeste des guerres antérieures, la résistance de son père, Henri IV, aux conseils « venus de Rome et d’Espagne », et le mot de Henri I à Messieurs du Parlement : « J'ai grand’peur qu'en voulant perdre le prêche, nous ne hasardions fort la messe. »

Le pamphlet conseille la tolérance dans des termes que l’auteur de la Réponse aux ministres de Charenton n’eût pas désavoués : «Les âmes et les consciences ne se peuvent forcer; elles se moquent du fer, des gibets et des flammes... Laissez Dieu pardessus vous, Ô mon Prince, laissez-lui et la force de sa parole, et le régime des consciences. IL n’y a point de religion en Ja force. » Voici maintenant la défense des Réformés : on loue leur fidélité. C'est à tort qu'ils sont accusés de rébellion : « En effet, lorsqu'ils s'assemblent, c'est sur la promesse qu’on dit que Votre Majesté leur en avoit donnée; ils vous supplient d’ouir leurs plaintes avant que de condamner leur cause et leurs personnes. Ils ne cherchent pas d’autres armes que leurs larmes, s'il plait à votre bonté royale d'y avoir quelque égard. » Pour un peu, le plaidoyer serait si chaleureux qu'il verserait dans Île « huguenotisme », et ce trait même est assez notable ; car il classe, presque certainement, ce pamphlet auprès d'un autre, plus considérable encore, qui parut quelques mois plus tard, après la mort de Luynes, mais qui, écrit de son vivant, expose la thèse complète de ses persévérants adversaires. C’est la Chronique des Favoris.

Ici, Le ton s'élève encore. Ce ne sont plus seulement les incriminations particulières contre Luynes et ses frères; ce n’est plus seulement la défense de la reine mère et des grands : c’est toute la crise européenne; c’est la politique extérieure aussi bien que la politique intérieure; ce sont les conséquences fu-

nestes de la résolution si grave prise par Luynes quandil a voulu la guerre : « Nous voyons clair, maintenant ; des lièvres tremblans nous ont fait peur. Nous nous sommes jetés à l’eau pour échapper à des foudres de guerre quin'’étaient eux-mêmes que des poltrons : voilà toute l'histoire des Ponts-de-Cé. » Tous nos maux viennent, une fois de plus, de nos ennemis, c’est-à-dire des Espagnols : « Nos voisins, vrais Argus, s’avisèrent qu'une guerre civile en France seroïit bien à propos, pour leur permettre de venir à bout des révoltes d'Allemagne et de l’usurpation qu'ils prétendoient faire, tant au Palatinat, Juliers, qu’en la Valteline. » De là tout le mal; et nous nous sommes laissé prendre au piège! «Ils ont ramassé tous les vieux haïllons de la Sainte Ligue pour faire un beau manteau de religion doublé bien finement par les Pères de la Société, et de tout cela, ils ont fait un présent à ce beau favori, qui n’y a vu qu'un moyen de parvenir à la connétablie... » Tous les dévots sont arrivés à la rescousse; les cardinaux, l’archevèque de Sens, le Garde des sceaux Du Vair, qui comptaient aussi sur leur chapeau rouge, et le Père de Bérulle, et « jusqu'à la marquise de Maignelay ». Le roi Henri IV s’inquiète, aux enfers, de ce qui se passe là-haut ; il apprend l’état où l’on a. mis son royaume, son fils mal conseillé et à demi découronné. Il demande pourquoi la mère ne l’a pas tiré de ce mauvais pas; on lui répond qu'elle est elle-même chassée de la Cour ou traînée aux camps comme une « femme à lansquenets. »

Personne n’est plus à sa place; tout l'or du royaume est gaspillé; le peuple est ruiné, la noblesse périt dans des combats inutiles, et tout cela pourquoi? Pour enrichir une famille d’incapables et d’intrigants, dont l'ambition insatiable a tout détruit dans ce florissant royaume : « De haute lutte, ils ont fait passer depuis quatre ans, toutes les affaires importantes par leurs seuls avis. Ils ont fait marcher le Roi, en tous lieux, où. leurs intérêts particuliers les appeloient. En faveur de Castille, Luynes a négligé toutes les vieilles alliances de la couronne. Il a laissé perdre le Palatinat et les Grisons, afin de se rendre l’Espagnol favorable. La reine mère avoit conservé Juliers sous la

protection des armes du Roi, et ces trois marauds l'ont laissé bloquer par Spinola à la honte de votre glorieuse mémoire. Le même Père Dominique, qui avoit béni les armées impériales, à la veille de la bataille de la Montagne-Blanche, on l’a fait venir pour bénir les armées du Roï à la veille de l’assaut de Montauban! Nous sommes donc bien les soldats de l'Espagne; nous ne faisons plus qu’un avec elle. Voilà ce que ces traîtres ont fait de la France. L’ennemi traditionnel a dirigé leur politique et a profité seul de leur incapacité! » |

Ainsi, la politique nationale s'affirme contre la politique catholique et espagnole de Luynes. La bourgeoisie parisienne, avertie par les fautes mêmes qu'elle a commises au temps de la Ligue, se méfie maintenant. Elle n’a plus de goût pour les Saint- Barthélemy; elle n’a pas oublié l'assassinat de Henri III et celui de Henri IV. Quand on lui parle de recommencer les guerres de religion, elle se demande d’où viennent les conseils. Elle voit, autour du favori, le nonce du Pape, les cardinaux, le parti des dévots et surtout l'ambassadeur d’Espagne.

Et l'Espagne — on le sait — n'a qu’un but. Sous le prétexte de la religion, elle poursuit obstinément sa campagne pour la domination universelle. Les moines sont ses favoris et ses estafiers. Tout le monde obéit au: Yo e/ Rey. Si l’on veut rester des patriotes, la première prudence est de se méfier de tous ces cosmopolites. Jamais on n'en a tant vu à Paris. Les Jésuites, en moins de vingt. ans, ont restauré leur Compagnie, ont fondé partout des collèges, se sont emparés de la Cour, se sont imposés au confessionnal du Roi et tiennent en bride le favori. Or, les Jésuites sont à la fois les serviteurs et les maitres de Ia Maison d'Autriche. Ferdinand [°° et Maximilien sont leurs élèves. La victoire de la Montagne-Blanche est une victoire jésuite.

Et les vaincus, qui sont-ils? Ce sont les vieux alliés de la couronne de France; ce sont ceux qui ont aidé le roi Henri IV à reconquérir sa couronne; ce sont les princes allemands indépendants, et, au premier rang, le Palatin. Les Hollandais sont, menacés de nouveau, depuis que la trêve conclue sous les auspices du roi Henri est terminée et dénoncée; les Vénitiens, le

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