‹ Histoire du Cardinal de RichelieuChapitre 399 sur 479 · III. — Les conseillers intimes. — Fancan et le Père Joseph · texte numérisé non relu

III. — Les conseillers intimes. — Fancan et le Père Joseph

À demi perdue jusque-là dans l’entourage de l’évèque, une figure apparait, à cette époque, qui mérite d’être mise en pleine lumière. Il s’agit d'un personnage singulier, énigmatique. En raison de l'importance des affaires auxquelles 1l a été mêlé et de la puissance des ressorts qu'il fit agir, on peut se demander s’il ne fut pas, en France, un des agents occultes de l’un des grands partis rivaux qui, à cette époque, divisaient l’Europe.

Homme actif, entreprenant et ingénieux, écrivain de verve, interlocuteur persuasif et entrainant, politique fécond en ressources, en ruses, en tours et détours, touchant à tout, — touchant partout, — curieux, perspicace, d’allure ardenteetd’'unrare sang-froid, gardant, au milieu de ses transformations et de ses avatars cachés, une manière d'autorité et un ton de conviction, il occupe, auprès de l’évêque de Luçon, une situation telle qu’elle Tui permet de s'adresser en termes familiers à un homme qui, pourtant, n'encourageait pas la familiarité : 1l s'appelait Dorval-Langlois

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sieur de Fancan; il était chantre et chanoïne de l’église Saint-Germain l’Auxerroïs (1). |

Il venait d'Amiens. Il avait été attaché d’abord à la famille très catholique des Longueville, c'est-à-dire aux Soissons et aux Guise, et il avait su gagner la confiance de cette fameuse comtesse de Soissons qui était l'intrigue en personne, et dont, pendant quelques années, il avait géré les affaires. Habile à s’insinuer, il s'était fait charger, vers 1617, par M. de Longueville, d’une mission en Suisse, pour y traiter une affaire particulière à laquelle le duc de Savoie était également intéressé. Etait-ce là qu'il avait pris une première teinture des affaires extérieures et un premier contact avec les protestants du dehors? Ce qui est certain, c'est qu'il avait manigancé, à cette époque, un rapprochement entre messieurs de Berne et le duc de Savoie et que, quoiqu'il fût clerc et familier d'une puissante maison catholique, il se prononçait très crânement contre la politique pontificale; il écrivait, dès lors : «Dieu nous garde du conseil des bigots! » Son langage imprudent avait attiré l'attention, et peu s'en fallut que le roi de France ne donnât à son ambassadeur en Suisse l’ordre de le faire arrèter.

Rentré en France, il avait d’abord humé le vent de la faveur, et il avait essayé de se glisser dans les bonnes grâces de Luynes, devenu, par suite d’un échange avec le duc de Longue-

ville, gouverneur de la Picardie. Mais ses services n'avaient pas.

été agréés; et, par dépit peut-être, il s'était jeté dans l’opposi-

(1) Avec une sagacité remarquable, un historien mort prématurément, M. GELEY, a démontré l'importance du rôle joué par Fancan. Ill'a même, à ce qu'il me semble, quelque peu exagérée. Voir son livre sur Fancan et la politique de Richelieu. — M. FAGNIEZ à étudié avec soin la physionomie de Fancan dans les études citées ci-dessus et aussi dans son grand ouvrage sur Le Père Joseph et Richelieu. Enfin, cet ensemble de travaux s'est complété de la façon la plus heureuse par la publication qu'a faite M. T4. KücELuAus, de Berlin, de l'inventaire des papiers saisis chez Fancan, inventaire dressé par Nicolas Fouquet, et que M. Kügelhaus a fait paraître, avec un classement par ordre d’affaires, dans l’Historische Vicrteljarschrift, Leipzig, 1899 (tirage à part). — Ce document est conservé à la Bibliothèque Nationale (Manuscrits, f. fr. Supplément, vol. 6651). On rencontre aussi, dans ce volume, d’autres documents relatifs à Fancan, notamment « l'Extrait des papiers trouvés au cabinet du sieur Langlois » (frère de Fancan), et la déposition d'un sieur de Lion qui travaillait pour Fancan à la rédaction des libelles et qui collabora à l'« Advis salutaire au Roi ».

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tion, probablement au moment eù la comtesse de Soissons et M. de Longueville, quittant la Cour, s'étaient réfugiés à Blois, auprès de la reine mère.

Est-ce à ce même moment, et dans le tumulte des semaines où on armait à Angers, qu'il s’insinua auprès de l’évêque de Lucon? C’est ce qu’il est difficile de préciser. Quoi qu'il en soit, son frère, Dorval-Langlois, était l’intendant des affaires particulières de

‘évêque, 1l semble que celui-ci avait été présenté au futur cardinal par les Bouthillier, dont les origines, comme celles des La Porte, étaient picardes; depuis longtemps d’ailleurs, un Langlois était, comme on disait alors, de la domesticité des Richelieu (1).

En 1618, Fancan apparait, auprès de l’évêque de Luçon, comme un adversaire ardent de Luynes, comme un tenant de la cause des « bons Francois », et, surtout, comme un homme parfaitement renseigné sur les affaires d'Allemagne : il les traitait d'un ton de connaisseur. Il faisait valoir ses nombreuses relations au dehors et il était au courant de ce qui se passait un peu partout. Chanoïine de Saint-Germain l’Auxerrois depuis 161%, et sur le point d'être promu à la haute dignité capitulaire de chantre de la même église, il ne cachait pas son inclination vers la cause protestante, et 1l ne tarissait pas sur les dangers que la politique catholique de Luynes faisait courir au pays. Fancan fut, dès cette époque, un des rédacteurs principaux des libelles imprimés contre le favori. C'est lui qui écrivait les mauvais vers du pamphlet, célèbre alors, sur les Admirables propriétés de l’Aluyne :

Voulez-vous piper la jeunesse, Mener en triomphe un grand Roy?

Voulez-vous blesser la noblesse, Et aux princes donner la loy?

Faites que toujours votre haleine Sente l’odeur de l’Aluyne.

(1) Voir, à ce sujet, le rarissime ouvrage intitulé : Discours des Hicéroglyphes Aegyptiens, par Pierre LANGLois, escuyer, sieur de Bel-Estat, Paris, 1583, in-4°. La seconde partie, « Tableaux hiéroglyphiques », est dédiée au Grand Prévôt de Richelieu, père du Cardinal.

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